Jésus, le rénovateur.

Publié le 24 février 2026 à 11:00

Dieu le Très Haut dit dans le Coran au sujet de Jésus : « et il sera un indicateur de l’Heure, n’en doutez point » [43;61]. Il est établi dans la tradition islamique, tout comme dans la tradition chrétienne, que la mission christique n’est pas achevée, et que Jésus est amené à réapparaitre « à la fin des temps », comme pour le grand dénouement final.

 

Jésus, est selon, les deux traditions chrétienne et islamique, le dernier et ultime maillon de la prophétie israélite. Si son statut a fait l’objet de beaucoup de débats parmi ses premiers adeptes, de messie-prophète - chez les disciples hébreux vraisemblablement, puis chez les nozoréens, que le Coran appelle nasara – à Messie-incarnation de Dieu, Dieu, fils de Dieu – demi-dieu – par la suite, dans le christianisme romain plus tardif ; il est chez les musulmans un prophète. Les premiers le considèrent mort en croix à l’âge de 33 ans - condamné comme agitateur de l’ordre établi, religieux et potentiellement politique -, la sentence du sanhédrin est entérinée, et mise à exécution par Rome.

 

Les musulmans reprennent cette thèse de la condamnation à mort, mais y intercalent une ruse Divine, « ils ont rusé et Dieu a rusé, et la ruse Divine est la meilleure » [3;54], et croient qu’un autre a été mis à mort à sa place, tandis que « Dieu a élevé (Jésus) au ciel » lui épargnant le supplice de la croix et le destinant à terminer sa vie, et sa mission, quelques battements de cils cosmiques plus tard... Le Coran affirme : « ni ils le tuèrent ni ils le crucifièrent, mais c’est seulement ce qui leur apparu (ma choubiha lahoum), et ceux qui disputèrent à son sujet étaient eux-mêmes perplexes (fi chakin minh), ils n’ont aucune connaissance (ilm) à ce sujet, sauf de suivre la conjecture (dhan), mais ils ne l’ont pas tué très certainement (yaqin) ». [4;107]. Ce passage met d’ailleurs en évidence la nécessité de s’appuyer sur des connaissances certaines, en écartant le doute, en pointant l’illusion optique et l’imperfection de la vision humaine comme instrument de captation de la connaissance certaine... chose que nous évoquions dans notre billet sur la détermination du mois lunaire.

 

Cela étant, si Abraham est l’Archétype de la foi spontanée, de quoi Jésus fils de Marie est-il l’archétype ? dit autrement : quelle était ou bien quelle est sa mission, si on estime qu’avec la Parousie, dans ses versions chrétienne et musulmane, celle-ci n’est pas finie ?

 

Pour répondre à cette question, il nous faut peut-être revenir à ce que Jésus est, ou n’est pas, dans le Judaïsme. En effet, les Juifs de l’Antiquité n’ont pas reconnu Jésus, collectivement tout du moins. En effet, Jésus est né Juif, d’une mère Juive, en terre d’Israël, au milieu des Juifs. Il a prêché exclusivement ou quasi exclusivement des Juifs, et ses apôtres comme ses disciples étaient Juifs, de plus ou moins strict observance. Du point de vue religieux, Jésus observait une stricte observance de la loi mosaïque (celle de Moïse), affirmant même : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la loi ou les prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. En vérité je vous le dis, jusqu’à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota, pas un seul trait de lettre de la loi ne passera, jusqu’à ce que tout soit arrivé » (Mt 5.17-18).

 

Seulement, Jésus, s’il est venu, comme il l’aurait dit lui-même « accomplir la loi de Moïse et des prophètes » et non l’abolir a en revanche, pris souvent le contre-pied des gardiens auto-proclamés de cette loi et des interprétations officielles de celle-ci.

 

Jésus n’a pas respecté l’institution religieuse Juive officielle, il a défié les oulamas, les rabbanim, et les érudits de son époque, non seulement en proposant de nouvelles interprétations plus profondes et plus spirituelles, mais aussi en s’adressant aux communs des Juifs, ceux qui n’adhéraient pas au Pharisianisme, ce littéralisme triomphant, qui sacralisait la parole des oulamas, et plaçait même les rabbins au-dessus des prophètes dans la hiérarchie spirituelle. On peut lire à ce sujet l’anecdote talmudique dans laquelle l’esprit de Moïse assite laborieusement à une leçon d’exégèse du Rabbi Akiva (Traité Menakhot, page 29b).

 

C’est donc cette surcouche de religion que Jésus est venu abroger, surcouche que les Juifs ne considéraient plus même comme telle. Le Coran l’induit subtilement lorsqu’il attribue à Jésus ces propos : « Et je confirme ce qu'il y a dans la Thorah révélée avant moi, et je vous rends licite une partie de ce qui vous était interdit. » [3 ;50]. La tournure passive dans ce passage « ce qui vous a été interdit », et fidèle à la version arabe (ma hourima), indique ici que l’interdiction n’est pas d’origine Divine. Jésus est venu abroger des parties de la halakha juive, cette sharia, déduite par des hommes, de la révélation divine.

 

Et ce n’est pas le principe d’interprétation que Jésus abroge, puisque lui-même interprète sans cesse les paroles sacrées de la Torah, comme les prophètes d’Israël l’ont fait avant lui. Ce qui l’abroge c’est la sacralisation et la fixation ad vitam aeternam d’une interprétation qui, en plus de pouvoir être erronée, fige dans tous les cas une parole de Dieu qui hérite des qualités de son locuteur, et doivent rester vivantes et éternelles.

 

Retirer cette surcouche de dogmes et d’interprétation était aussi l’une des missions du Prophète de l’Islam, comme en témoigne le Coran : « Ceux qui suivent le Messager, le Prophète illettré qu’ils trouvent écrit (mentionné) chez eux dans la Thora et l’Évangile. Il leur ordonne le convenable, leur défend le blâmable, leur rend licites les bonnes choses, leur interdit les mauvaises, et leur ôte le fardeau et les jougs qui étaient sur eux. » [7;157].

 

Cela étant, nous comprenons que le rejet de Jésus par les institutions juives officielles de l’Antiquité, est dû au fait que Jésus ne reconnaissait pas la sacralité de la part humaine de la religion juive. Tout ce qui est déduit de la révélation n’est pas révélation. L’interprétation d’une époque ou d’un contexte n’a pas de valeur atemporelle ou universelle. Elle demeure interprétation. Le dogme des théologiens, la loi des juristes, l’histoire rendue sainte des historiens, n’ont pas de valeur sacré. Et tout cela s’applique évidemment à l’islam et aux musulmans, à qui le Prophète – paix sur lui – a dit : « Vous suivrez les écueils de vos prédécesseurs – les enfants d’Israël -  l’un après l’autres, si bien que si l’un d’entre eux avait trouvé le moyen de pénétrer le terrier d’un serpent, il y aura alors un homme de ma communauté pour faire de même » [Al Boukhari et Mouslim].

Nous savons qu’après Jésus, un schisme important se forma, d’abord, entre Juifs minoritaires, partisans de Jésus, voyant en lui le Messie d’Israël, avec une vocation de révivificateur de la Torah et de rénovateur de la foi d’Israël, qui n’était pas encore officiellement Juda-ïsme ; et Juifs majoritaires, fidèles à la tradition rabbinique et acquis au pharisianisme, salafisme ou fréro-salafisme de l’époque. Ces derniers attendaient et attendent toujours un Messie, mais à vocation nationaliste et presque politique. Le Messie, le Machia’h, dont la venue est annoncée comme imminente par les autorités juives depuis plusieurs siècles, doit, pour les rabbins, avoir pour mission d’affirmer la suprématie du peuple Juif et de corroborer la tradition juive (celle des rabbins).

 

Par la suite, les disciples de Jésus divergèrent encore sur la nature de Jésus, la nécessité de la loi et de la fidélité à la Torah et se divisèrent en sectes, jusqu’à que Constantin entérine une version officielle du christianisme devenue religion de l’empire, - le pontifus maximus, gardien du panthéon des idoles, devenant ainsi le Pape -, combatte les hérétiques, chrétiens unitaristes, et fasse brûler les évangiles non reconnus ou séditieux. Le Coran évoque aussi ces débats et schismes entre juifs et chrétiens, les invitant à revenir à l’essence de leur texte et à la foi d’Abraham :

 

« Les Juifs disent : "Les Chrétiens ne tiennent sur rien"; et les Chrétiens disent: "Les Juifs ne tiennent sur rien", alors qu'ils lisent le Livre ! De même ceux qui ne savent rien tiennent un langage semblable au leur. Eh bien, Dieu jugera sur ce quoi ils s'opposent, au Jour de la Résurrection. » [2 ;113]

 

Et on trouve désormais des musulmans pour dire : « Juifs et chrétiens ne tiennent sur rien », confirmant l’allégation coranique : « De même ceux qui ne savent rien tiennent un langage semblable au leur ».

 

« Dis : "Ô gens du Livre ! Mettons-nous donc d’accord sur une parole commune : que nous n’adorions que Dieu, sans rien Lui associer, et que nous ne prenions point les uns les autres pour seigneurs en dehors de Dieu ». [3 ;64]

 

Les « seigneurs en dehors de Dieu » représentent le clergé religieux, la caste des oulamas, comme dans sa Parole : « Ils ont pris leurs rabbins et leurs moines, ainsi que le Christ fils de Marie, comme Seigneurs en dehors de Dieu » [9 ;31].

 

Où sont aujourd’hui les musulmans qui proposent cet espace œcuménique, cette « parole commune » et cet espace interreligieux, où ne cherche pas à convertir l’autre, mais à faire société ?

 

« Ils déclarèrent : soyez juifs ou soyez chrétiens, vous serez alors sur la bonne voie. Réponds : Non, revenons donc à la voie d’Abraham qui incarnait l’islam originel et n’associait personne à Dieu » [2 ;130]

 

Ici, il est important de noter que le Coran ne fait pas d’Abraham un « musulman » au sens où on l’entend aujourd’hui. Abraham est « en paix » avec Dieu et sa création, ce qui constitue pour nous le véritable sens de « muslim » et dans une forme religieuse réduite à sa version la plus simple et la plus épurée, que représente la hanafia.

 

C’est cette forme religieuse que le Prophète de l’Islam avait pour mission de restaurer : « Je ne suis venu pour confirmer ni le judaïsme ni le christianisme, mais je ne suis venu que restaurer la religion primordiale (alhanifiya alsamha) », selon un hadith recueilli par Ahmad Ibn Hanbal.

 

Est-ce que nos islamismes sunnite et chiite correspondent encore à cet islam hanifi originel auquel le Coran nous appelait ? Est-ce que les musulmans ont réussi à dénouer l’imbroglio théologique judéo-chrétien en restaurant la foi d’Abraham, ou bien, ont-ils finalement développer leur propre corpus théologico-religieux, ajoutant une couche de complexité supplémentaire et une polémique supplémentaire ?

 

La première mission de Jésus a formé un « nœud historique », de divergences et de secte, l’islam venant réaffirmer le principe clé du monothéiste : Dieu Unique et Un, et prônant une posture médiane concernant Jésus : ni Dieu ni faux-prophète, correspondant à la position des premiers judéo-chrétiens.

 

Il est aussi notoire que la grande épreuve du peuple Juif va réellement démarrer 40 ans exactement après l’apostolat de Jésus : Les Juifs avaient connu déjà de grands déboires : défaites militaires, destruction et exil, mais en 70 c’est la destruction du Temple de Jérusalem, le massacre des prêtres, l’exil complet et l’interdiction pour les Juifs de, ne serait-ce, résider en Judée, que les Romains vont jusqu’à renommer en Palestine, en faisant un prolongement du royaume voisin, des filistins, ennemis anciens des Juifs, et devenu depuis la Jordanie.

 

Si l’islam officiel, d’un point de vue théologique strict, résous les divergences judéo-chrétiennes, il est devenu historiquement la religion des musulmans, avec son propre corpus, ses dogmes et sa jurisprudence. Dans les faits, les hommes continuent de diverger, continuent de se battre pour affirmer chacun leur suprématie religieuse, leur droit de gouverner Jérusalem. En cela, si l’islam du Coran était un antidote, l’islamisme pratique, en tant que nationalisme religieux, est venu s’ajouter comme une nouvelle religion, avec sa dimension humaine sacralisée, comme le sont le judaïsme et le christianisme.

 

 

Si les Juifs de l’Antiquité juive et ceux d’aujourd’hui attendent un Messie qui leur apportera la puissance politique et le leadership religieux, qu’attendent donc aujourd’hui les musulmans (et les chrétiens) du retour de Jésus ?

 

Chacun de ces groupes n’attend-il pas, comme les Juifs, la validation de son corpus et de sa tradition ? Jésus n’est-il pas celui, dans les livres d’eschatologie musulmane, qui devra apporter « el ‘izza », cette domination, « à l’islam et aux musulmans », celle-là même que les prêcheurs du Vendredi ne cesse d’appeler de leurs prières ?

 

Le Coran évoque le retour de Jésus en affirmant qu’à son retour, tous les gens du Livre s’accorderont sur sa nature véritable et son rang : « Il n’est pas un individu parmi les gens du Livre qui n’aura pas cru en lui (Jésus) avant qu’il ne meurre  » [4 ;159]. En commentaire de ce verset, on rapporte que le Prophète – paix sur lui – aurait dit : « il brisera la croix, tuera les porcs, abrogera la jizya. Les biens seront tellement abondant à cette époque que personne n’en réclamera d’avantage, et une seule prosternation à cette époque vaudra mieux que la terre et ce qu’elle contient » (Rapporté par Al Boukhari).

 

Les exégètes musulmans expliquent en commentant cette tradition que Jésus viendra en priorité démolir le dogme chrétien, représenté par la croix brisée, réinstaurer la loi abrogée par le christianisme paulinien, en tuant les porcs dont les chrétiens autorisent la consommation. Le fait d’abroger la jiziya cette taxe imposée aux juifs et chrétiens visant en terre d’Islam indique principalement qu’il n’y aura plus de frontières religieuses. Pour les commentateurs musulmans, les juifs et les chrétiens embrasseront alors l’islam, mais quel islam ? L’islam hanif d’Abraham, l’islam universel, l’islam du Coran, ou bien l’islamisme sunnite ou chiite des oulamas et des mollahs ? Les musulmans n’ont-ils pas développé leur propre croix, leurs propres dogmes, et ajouter leur propre compréhension, leur fiqh, comme une surcouche de religion, déduite des textes et sacralisée ? N’est-ce pas ce qu’indique cette « simple prosternation » qui vaudra bien mieux que la terre et ce qu’elle contient ? Une pratique simple et épurée, vécue comme un devoir morale, une dette (dayn/din) envers le Bienfaiteur, tellement profonde et sincère, tellement vécue « en pleine conscience », qu’elle vaudra bien plus que toute la bigoterie des bigots qui surjouent leur pratique religieuse ?

 

Parce que les musulmans pensent aussi que Jésus viendra les féliciter et valider leur histoire et déroulé religieux. Pourtant tout porte à croire que Jésus viendra aussi contrecarrer la main-mise du clergé des oulamas musulmans, contredire les interprétations devenues sacrées, briser la croix/drapeau des états nations et des mouvances islamiques, pour rétablir la foi universelle.

 

Dans une de ces visions, le mystique Muhyiidin Ibn Arabi, rapporte que les oulamas et les fouqahas de l’islam haïront intérieurement Jésus, tant il les reprendra et indiquera l’origine humaine de pans jugés sacrés de leur tradition ; certains dit le Cheikh Al Akbar rêveront même de le tuer, mais ils ne le pourront pas.

 

Ainsi, souhaitons que les prochaines années qui marqueront le deuxième millénaire du départ de Jésus, apporteront à cette humanité au bord de l’implosion, dans une terre pleine d’injustice et de chaos, verront le dénouement heureux de cette histoire humaine, avec le retour de la foi d’Abraham, dans une forme épurée et simple de l’islam, dans laquelle, Arabes, Hébreux, peuples d’occident et d’orient, peuples du sud et peuples du vivront dans l’abondance et dans la paix. Allahouma Amine !