Sur les traces d’Abraham

Publié le 23 février 2026 à 11:25

Sur les traces d’Abraham

« Le Seigneur dit à Abram :
Va-t-en de ton pays, de ta parenté et de la maison de ton père,
vers le pays que je te montrerai. »
(Genèse 12,1)

Abraham occupe une place sans équivalent dans l’histoire religieuse de l’humanité. Aucun autre personnage n’est reconnu simultanément comme fondateur, modèle de foi et référence spirituelle par le judaïsme, le christianisme et l’islam. Pourtant, Abraham n’est ni roi, ni législateur, ni prophète porteur d’un livre révélé. Sa singularité tient précisément à cette position liminale : il se situe avant la Loi, avant le peuple constitué et avant l’institution religieuse.

D’un point de vue historique strict, Abraham ne peut être attesté par aucune source archéologique indépendante. Aucun texte contemporain du Proche-Orient ancien ne mentionne un personnage identifiable comme Abraham. Il appartient donc à ce que les historiens des religions nomment une mémoire fondatrice, et non à l’histoire événementielle documentée. Toutefois, cette absence de preuve ne signifie pas insignifiance : bien au contraire, elle révèle la fonction particulière d’Abraham comme archétype, c’est-à-dire comme figure construite pour dire une vérité théologique fondamentale.

Dans les trois traditions, Abraham est présenté comme l’homme de l’appel, celui qui répond à une parole divine sans garantie visible, et qui fonde son existence sur la confiance (emouna/imâne).

Dans le Coran et la tradition islamique, Dieu demande à Abraham d’appeler (adhin) les hommes au pèlerinage, dans une vallée désertique, et Abraham de s’étonner : « Qui donc appellerai-je, alors qu’il n’y a pas âme qui vive à l’horizon ? ». « Appelle-donc », lui est-il répondu, « nous nous chargerons de transmettre ton appel » (cf. exégèse 22 ; 27). Abraham appelle, et Dieu transmet à travers l’espace, le temps, les générations et les cultures.

Les récits bibliques situent Abraham dans un espace géographique cohérent : de Ur en Mésopotamie, vers Harrân, puis Canaan, avec un séjour en Égypte (Genèse 11–13). Ce cadre correspond à un monde bien connu de l’archéologie : celui du Bronze moyen (environ 2000–1700 av. J.-C.), caractérisé par des migrations de groupes semi-nomades, des réseaux caravaniers et des cités-États autonomes.

Le Proche-Orient de cette époque est dominé par le polythéisme. Chaque cité possède ses divinités tutélaires, et la religion est étroitement liée au territoire. Dans ce contexte, le récit d’Abraham introduit une rupture radicale : un homme appelé par un Dieu qui n’est pas lié à un lieu, qui ordonne de quitter la terre natale et promet un avenir encore invisible.

D’un point de vue historico-religieux, cette rupture est probablement rétroprojetée : elle reflète une théologie monothéiste élaborée plus tard, mais placée à l’origine pour affirmer que la foi d’Israël, et plus tard, celle de l’Islam, ne repose pas d’abord sur une Loi, mais sur une relation.

 

Le premier acte fondateur de la vie d’Abraham est le départ. Dans la Bible hébraïque, Dieu s’adresse à Abram sans préambule doctrinal, sans révélation cosmologique, mais par un impératif existentiel : « Va » (Genèse 12,1). Dans le Coran n’apparait que la réponse à cet ordre : « Je vais vers Mon Seigneur qui me guidera » (37 ; 99).

Ce motif est central dans les trois traditions.

Dans le judaïsme, Abraham est l’homme qui quitte un monde idolâtre pour répondre à l’unicité divine. La tradition rabbinique développera cette idée en présentant Abraham comme le premier à avoir reconnu Dieu par la raison et par l’intuition spirituelle.

Dans le christianisme, ce départ devient le symbole de la foi comme confiance radicale. L’épître aux Hébreux résume cette compréhension : « Par la foi, Abraham obéit à l’appel de partir vers un lieu qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait » (Hébreux 11,8).

Dans l’islam, le Coran insiste sur la rupture d’Ibrahim avec son peuple et ses idoles : « J’ai tourné mon visage vers Celui qui a créé les cieux et la terre, en monothéiste pur, et je ne suis point du nombre des associateurs » (Coran 6:79), avec comme point de départ le récit du conflit théologico-philosophique entre Abraham et son père (Azar ou Terah), que l’on retrouve aussi dans les textes juifs.

Dans les trois cas, la foi d’Abraham n’est pas une adhésion intellectuelle, mais un engagement existentiel.

Après l’appel vient la promesse. Dans la Bible, Dieu promet à Abraham une descendance et une terre (Genèse 12,2–3 ; 15). Cette promesse paraît paradoxale : Abraham est sans enfant, étranger et vulnérable.

Dans le judaïsme, cette promesse fonde l’Alliance (berith). Abraham devient le père d’Israël, non seulement biologiquement, mais spirituellement. L’alliance est marquée par la circoncision (Genèse 17), signe corporel d’un engagement durable.

Le christianisme relira cette alliance de manière universaliste. Paul affirme que la promesse faite à Abraham précède la Loi mosaïque et s’adresse à tous ceux qui partagent sa foi : « Ce n’est pas par la Loi que l’héritage du monde a été promis à Abraham, mais par la justice de la foi » (Romains 4,13).

Dans l’islam, l’alliance (mithaq) est également présente, mais elle est détachée de toute exclusivité ethnique, et met également l’accent sur l’impératif de justice. Le Coran affirme : « Quand son Seigneur éprouva Abraham par des commandements et qu’il les eut accomplis, Il dit : “Je vais faire de toi un guide (imam) pour les hommes” "Et parmi ma descendance ? " demanda-t-il. - "Mon engagement, dit Dieu, ne s'applique pas aux injustes". » (Coran 2:124). Ibrahim devient ainsi un modèle (imam) universel, modèle pour l’humanité entière.

L’épisode du sacrifice constitue le cœur symbolique de la figure d’Abraham.

Dans la Bible hébraïque, il s’agit explicitement d’Isaac, même si une ambiguïté subsiste, puisque le texte parle de lui comme de son fils aîné et de son fils unique - ambiguïté que Jésus relève aux rabbins dans l’apocryphe, Évangile de Barnabé - : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, et offre-le en holocauste » (Genèse 22,2).

Cet épisode, connu comme la ligature d’Isaac (Aqedat Yitzhaq), est interprété dans le judaïsme comme l’épreuve suprême de l’obéissance, mais aussi comme le rejet définitif du sacrifice humain.

Dans le christianisme, cet épisode est lu typologiquement, comme une préfiguration du don du Christ.

Dans l’islam, le Coran relate l’épreuve sans nommer le fils : « Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Vois donc ce que tu en penses » (Coran 37:102).

La tradition islamique identifiera majoritairement ce fils à Ismaël, le texte coranique évoquant la naissance d’Isaac, immédiatement après l’épisode du sacrifice. L’accent n’est pas mis sur la filiation, mais sur la soumission conjointe du père et du fils à la volonté divine.

Dans les trois traditions, l’épisode exprime une même idée : la foi d’Abraham va jusqu’au renoncement à ce qu’il a de plus cher, sans pour autant conduire à la violence réelle.

Abraham ne disparaît, finalement, pas avec sa mort. Dans les trois traditions, il demeure une figure vivante dans l’au-delà.

Dans le judaïsme, il est associé à l’Olam Ha-Ba, le monde à venir, et invoqué comme garant de l’alliance et intercesseur aux portes de l’Enfer pour en écarter les circoncis.

Dans le christianisme, Jésus évoque Abraham comme vivant auprès de Dieu : « Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Matthieu 22,32), et comme figure d’accueil des justes (Luc 16,22).

Dans l’islam, Ibrahim occupe un rang élevé dans le Paradis et apparaît dans les récits eschatologiques comme modèle de fidélité, sans n’être juge ni intercesseur ultime. Il rencontre également Muhammad lors de l’ascension nocturne (al isra wal miraaj).

Pris dans leur ensemble, les récits juifs, chrétiens et musulmans dessinent une figure cohérente : Abraham est l’homme de la foi avant la Loi, avant l’institution, avant l’identité religieuse figée.

Historiquement invérifiable, Abraham est néanmoins historiquement décisif. Il permet de penser une foi fondée sur la relation, la confiance et l’obéissance, et non sur l’appartenance ou le pouvoir. C’est précisément cette position originelle qui explique pourquoi les trois monothéismes peuvent à la fois se réclamer de lui et diverger profondément dans leurs interprétations.

Abraham n’est donc pas seulement un ancêtre. Il est une figure-source, un point de départ symbolique à partir duquel se déploient les grandes traditions religieuses du monde.