Pour un islam humaniste

Publié le 24 février 2026 à 11:52

Relire le Coran avec Mohamed Shahrour (à partir de Makkram Abbès)

Et si le problème n’était pas le Coran, mais ce qu’on en a empilé par-dessus ? Dans Pour un islam humaniste. Une lecture contemporaine du Coran. Mohamed Shahrour (présenté par Makkram Abbès), une idée revient comme un fil rouge : le texte original du Coran est aujourd’hui “surchargé de couches” au point d’en “obscurcir le sens”, d’en “oblitérer les visées” et d’empêcher d’en “communiquer clairement le contenu” (p.14). Autrement dit : le sens s’est trouvé recouvert par une littérature, des doctrines, des réflexes apologétiques et des habitudes mentales qui se sont substitués au texte au lieu de l’éclairer.

Le “réveil islamique” : rénovation manquée

Le constat est sévère : le mouvement dit de réveil islamique (sahwa al-islamiya), censé depuis un demi-siècle renouveler la pensée religieuse, n’aurait fait en réalité que renforcer les dogmes hérités. Pire : “tout le mérite” de cette pensée de l’éveil aurait surtout consisté à reprendre des concepts anciens en les habillant d’une idéologie moderne, empruntée aux rhétoriques révolutionnaires (p.77). On change les slogans, mais on garde les structures mentales.

Revenir à une lecture adulte : Averroès en appui

L’ouvrage rappelle un point décisif chez Averroès : les savants sont tenus de lire le texte coranique à la lumière des connaissances certaines acquises par leurs recherches en physique, astronomie ou biologie (p.37). Shahrour se place dans cette lignée d’une foi qui n’a pas peur du savoir, et d’un texte qui ne craint pas l’examen rationnel.

Ainsi, Shahrour tourne le dos aux approches apologétiques et mythifiées, nourries par une théologie “d’un autre âge” (p.39). Sa proposition n’est pas de “défendre” le Coran contre le monde moderne, mais de le relire dans un monde moderne, avec ses outils, ses questions, ses certitudes et ses découvertes.

L’inimitabilité : non pas un musée, mais une lecture toujours renouvelée

Une idée particulièrement forte : l’inimitabilité du Coran ne serait pas d’abord un argument rhétorique ou esthétique figé. Elle serait la capacité du texte à produire une lecture toujours renouvelée des lois de l’univers et des choses encore invisibles, tout en gardant le même contenu (p.48). Le texte demeure, mais ses horizons de compréhension s’élargissent avec l’histoire humaine.

“Libérer la connaissance” : sortir de l’impasse

Shahrour formule une critique frontale : les savants religieux, en confisquant le champ de l’interprétation, auraient mené à des impasses scientifiques et technologiques, mettant les musulmans “à la marge” de la création, de la découverte, de l’innovation (p.51). En construisant un “arsenal conceptuel” au nom de la supériorité théologique de l’islam, ils auraient paralysé diverses rationalités, alimentant un engourdissement des esprits et une autosatisfaction illusoire — d’autant plus forte que les crises s’aggravent (p.51).

Derrière cette critique, une proposition centrale : la connaissance doit être libérée.

Qui interprète les “signes” ? 

Shahrour affirme que le Coran est la dernière parole adressée à l’humanité, mais qu’il contient une promesse : Dieu révèle Ses signes selon la marche de l’histoire, pas “d’un seul coup” au VIIe siècle. Ces signes sont déchiffrés par les hommes, indépendamment de leur langue ou de leur appartenance religieuse, nationale ou culturelle : toute l’humanité participe à l’interprétation des versets équivoques.

Et surtout, ce travail ne relèverait pas prioritairement des “savants religieux”, mais des gens enracinés dans la science : physiciens, chimistes, mathématiciens, astronomes, informaticiens… (p.57). Ce n’est pas une option : c’est un devoir, imposé aux hommes pour une meilleure maîtrise du réel (p.57).

D’où une autre thèse qui dérange : les esprits du passé, si exceptionnels soient-ils, ne peuvent pas fournir les clés d’une compréhension moderne du Coran (p.73). Les héritages sont précieux, mais non décisifs pour nos questions d’aujourd’hui.

Désacraliser l’“islam historique” et sa littérature

Plusieurs auteurs aident à nommer ce déplacement. Abdelmajid Charfi parle d’“islam historique” (en contraste avec l’islam des origines), et Mohamed Arkoun distingue la “raison islamique” du fait coranique. Shahrour, lui, plaide pour une désacralisation de la littérature ayant gravité autour du Coran, produite pour des besoins historico-littéraires ou juridico-pratiques (p.74).

L’objectif n’est pas de faire porter à l’islam historique la responsabilité de tous les échecs contemporains, mais de rappeler deux choses :

  1. il ne doit pas être sacralisé,
  2. il n’est qu’une possibilité parmi d’autres de compréhension de l’islam primordial.

Qui sont les “héritiers des prophètes” ?

Renversement radical : pour Shahrour, les héritiers des prophètes ne sont pas les savants religieux ayant confisqué le savoir au nom de la religion, mais les scientifiques, capables d’interpréter le texte à la lumière des vérités dont ils disposent (p.79). On passe d’une autorité fondée sur la tradition à une autorité fondée sur la compétence et la vérification.

L’islam “essentiel” : trois piliers simples

Shahrour propose aussi de revoir des postulats qu’on croit “islamiques” alors qu’ils ne le sont pas. Au cœur, il ramène l’islam à trois piliers :

  • croire en Dieu,
  • croire au Jour du Jugement dernier,
  • accomplir les bonnes actions.

Ce contenu simple rassemblerait les communautés adhérant à l’islam “de Noé jusqu’à Mohamed”, et définirait l’essence de l’islam comme religion conforme à la nature innée de l’homme. Est “Muslim” (au sens primordial) celui qui réunit ces trois éléments — et l’absence de l’un d’eux fait sortir de la sphère de cet islam essentiel. Le bel agir n’est donc pas secondaire : il est constitutif.

Conséquence : l’islam doit reconquérir son sens originel, ce qui suppose de maintenir ces vérités simples, loin des spéculations dogmatiques et des complications qui finissent par remplacer l’essentiel.

Dieu, la miséricorde… et la critique d’une théologie arrogante

Shahrour insiste : Dieu, en tant que Seigneur, se manifeste par sa miséricorde et sa bienfaisance pour tous, même pour ceux qui ne reconnaissent pas Son unicité. Il donne aux pieux comme aux impies, aux obéissants comme aux indifférents.

Cette lecture rompt avec une théologie “arrogante” qui confisque le divin et fabrique une culture schizophrénique : médiocrité sociale et politique justifiées par l’idée que Dieu “réjouit” les mécréants ici-bas et “récompense” les fidèles dans l’au-delà. Cette mentalité, répandue dans plusieurs pays musulmans, aurait contribué à particulariser “Allah” comme si le mot désignait une divinité réservée aux musulmans, et perdait son sens une fois traduit (p.105).

Shahrour vise ici une vision déshumanisante de l’autre, qui cultive la haine théologique au nom d’une supériorité de foi propre à “l’islam historique” — vision que l’on retrouve dans une partie de la littérature exégétique sur la première sourate (p.105).

La théologie jugée à son fruit : rend-elle meilleur ?

Un critère revient : la connexion entre foi et action. La validité des savoirs gravitant autour du texte sacré se mesure à la rectitude morale des individus. C’est le test le plus sûr : une théologie aide-t-elle les hommes à devenir meilleurs, ou nourrit-elle au contraire passions mauvaises, violence, médiocrité, arrogance — en se reposant sur Dieu pour tout justifier ? (p.109)

La liberté responsable comme valeur centrale

Shahrour formule la finalité éthique de la religion : libérer l’homme de toutes les formes de servitude, de soumission aux oppressions et contraintes, afin de se diriger vers Dieu par un choix libre, fondé sur l’engagement à suivre les valeurs humaines et à en profiter. Parmi ces valeurs : la liberté responsable (p.138). On est loin d’une religion réduite à l’obéissance mécanique : la dignité humaine et la responsabilité redeviennent centrales.

Des exemples concrets : intérêt bancaire, euthanasie

Cette démarche produit des prises de position audacieuses sur des questions contemporaines.

Usure vs intérêt bancaire

Shahrour demande de ne pas confondre usure et intérêt bancaire : l’usure est interdite car elle impose un intérêt exorbitant, déraisonnable, pouvant doubler ou tripler la somme prêtée, rendant le débiteur incapable de rembourser en cas de difficulté. L’intérêt bancaire, lui, relèverait d’une transaction commerciale régulée, à taux raisonnable et adapté aux moyens des emprunteurs (p.169).

Euthanasie et “meurtre commis à bon droit”

Autre point : concernant l’euthanasie, la position rapportée est que les législations qui l’ont légalisée ont eu raison, car cela entrerait dans le cas d’un “meurtre commis à bon droit” : si une personne souffre atrocement, sans soulagement possible, mettre fin à sa vie revient à abréger un enfer quotidien. Dieu étant clément et n’imposant pas de gêne en matière de religion, cette “mort douce” serait moralement recevable dans ce cadre (p.187).
En revanche, le suicide pour causes psychologiques est distingué : il relève d’un interdit, mais son jugement appartient à Dieu seul, qui connaît l’état réel de la personne — et nous n’avons pas à juger (p.187).

En filigrane : un islam humaniste

À travers toutes ces thèses, une ligne se dessine : déconfisquer le texte, désacraliser l’historique, réconcilier foi, science et éthique, et remettre l’islam du côté de la miséricorde, de la liberté responsable et du bel agir.

Au fond, la proposition de Shahrour (telle que présentée ici) semble être celle-ci : la fidélité au Coran ne consiste pas à répéter des couches héritées, mais à retrouver un texte capable d’accompagner l’humanité dans le temps — en s’exposant à la connaissance, et en se jugeant à ses fruits : rend-il l’homme plus juste, plus libre, plus responsable, plus humain ?