À partir de l'oeuvre d'Ibn Tufayl
Il existe une œuvre médiévale remarquablement méconnue des musulmans contemporains, bien qu'elle soit avidement explorée par les occidentaux : *Hayy ibn Yaqdhan*, le roman philosophique d'Ibn Tufayl. Écrit au XIIe siècle en Al-Andalus, ce récit n'est pas qu'un divertissement littéraire. C'est un manifeste de ce qu'a été et aurait dû rester la pensée islamique : une synthèse vivante entre la raison investigatrice et la spiritualité profonde, entre l'observation du monde et l'union avec le Divin.
Une quête de sagesse par la raison et l'observation
Hayy, élevé seul dans une île déserte, ne possède ni maître, ni livre sacré, ni institution religieuse. Pourtant, armé de sa seule raison, il entreprend un voyage initiatique remarquable. Il observe les phénomènes naturels, il disséque les mécanismes de la création, il se pose des questions existentielles. Cette démarche n'est nullement étrangère à l'Islam : le Coran lui-même, en des dizaines de versets, inonde le lecteur d'une injonction impérieuse : « *Parcourez la terre, observez comment Allah a créé la création* ». « *Dans la création des cieux et de la terre, et dans l'alternance de la nuit et du jour, il y a certes des signes pour les doués d'intelligence* ».
Ibn Tufayl incarne à travers Hayy cette invitation coranique à l'investigation intellectuelle. Il nous montre un homme qui, par la seule puissance de son intellect, reconstruit une connaissance du Divin. Il découvre l'astronomie en observant les astres, comprend la géographie, la médecine, la botanique – non par transmission dogmatique, mais par déduction rigoureuse. C'est une célébration de la raison comme instrument de connaissance du sacré, une raison illuminée, guidée par la soif métaphysique.
Cette démarche incarne l'esprit originel de la civilisation islamique. Comment l'avons-nous dont oublié ? Comment les générations suivantes se sont-elles enfermées dans la mémorisation stérile et l'imitation servile ?
L'ascension spirituelle : du savoir au dhikr permanent
Mais *Hayy ibn Yaqdhan* ne s'arrête pas à la connaissance intellectuelle. C'est précisément là qu'Ibn Tufayl déploie le génie de son œuvre. Le savoir de Hayy, accumulé par l'observation patiente, aboutit inévitablement à un moment de révélation : la compréhension profonde de l'unicité divine et l'anéantissement de l'ego dans le souvenir constant du Créateur.
Hayy expérimente alors une spiritualité consumériste, brûlante, dépourvue de ritualisme vain. Son invocation de Dieu (dhikr) naît de la clarté de sa vision métaphysique. Il parvient à cet état décrit par les maîtres spirituels musulmans : la fana, l'annihilation de l'ego face à l'infinitude divine. Non par obéissance aveugle à un maître soufi, non par l'adoption mécanique de rites vides, mais par la culmination naturelle d'une recherche sincère et intelligente.
C'est un islam puissant, intrépide, audacieux. C'est un islam où la raison et le cœur se rencontrent, où l'investigation du monde extérieur aboutit à l'illumination intérieure. C'est l'islam tel qu'il devrait être : une quête de sagesse où chaque neurone brûle d'une flamme spirituelle.
La critique prophétique d'une religion institutionnalisée
Or, dans une deuxième partie du récit, Hayy rencontre Absal, un homme instruit dans une société religieusement structurée, institutionaliseé, légaliste. Cette rencontre devient le point d'inflexion critique du roman. Absal pratique une religion fondée sur l'imitation, sur l'observance formelle, sur la mémorisation de prescriptions. Il suit des rites sans comprendre leur essence spirituelle. Il obéit par habitude plutôt que par illumination.
Ibn Tufayl livre ici une critique acérée, à peine voilée, du légalisme desséchant et étroit qui étranglait déjà la vie religieuse au Moyen Âge. Absal représente cette religiosité étriquée où la forme l'emporte sur la substance, où l'institution triomphe de la sincérité, où l'habitude remplace la conscience.
Hayy constate avec stupéfaction que ce que lui a révélé la raison pure – les vérités métaphysiques les plus hautes – correspond au cœur véritable de la religion d'Absal. Mais ce cœur est enfoui, asphyxié sous des couches de formalisme. C'est une critique cinglante : la finalité réelle d'une religion n'est pas l'observance rituelle mécanique, mais la sagesse, la purification de l'âme, la réalisation spirituelle.
Une dégénérescence tragique
Qu'a-t-il advenu depuis ? Il suffit d'observer le panorama intellectuel musulman contemporain pour le constater : l'œuvre d'Ibn Tufayl fascine davantage les académiciens occidentaux et les penseurs orientalistes qu'elle n'inspire les musulmans eux-mêmes.
Pendant ce temps, dans les écoles islamiques, on préfère bourrer les cerveaux des étudiants avec l'énumération interminable des articles du fiqh, les commentaires de commentaires, les gloses infinies – un exercice de mémoire plutôt que d'intelligence. La raison investigatrice, celle qui observe et questionne, est reléguée au second plan, voire soupçonnée.
Quant à la spiritualité ? Elle s'est transformée en sectarisme confrérique. Des maîtres autoproclamés règnent sur leurs disciples avec une autorité quasi absolue, exigeant une allégeance aveugle, une obéissance sans question. On demande aux aspirants spirituels de laisser leur raison « à la porte du cheikh », comme si l'intellect était un ennemi de l'âme plutôt que son compagnon. La raison, qu'on assimile paresseusement à l'égo, devient suspecte. On cultive une passivité spirituelle, une dépendance envers un maître devenu gourou.
C'est l'exact inverse de ce que nous montre Hayy. C'est la trahison de l'essence même de ce que l'Islam aurait dû être.
Retrouver le chemin perdu
Hayy ibn Yaqdhan nous interpelle avec une urgence presque crue. C'est un hymne à la puissance de la raison humaine, correctement orientée. C'est une déclaration que la spiritualité véritable n'a besoin ni d'intermédiaires tyranniques, ni de rites vides, ni de dogmes non examinés. Elle naît de l'effort – l'effort intellectuel d'investigation, l'effort spirituel de transformation personnelle.
Il est temps que les musulmans se réapproprient cette œuvre et l'étudient dans leurs mosquées, qu'ils comprennent ce qu'elle signifie vraiment. Il est temps qu'une nouvelle génération découvre que l'Islam originel, dans sa pureté conceptuelle, n'est pas une prison dogmatique mais une invitation à penser, à observer, à chercher, à aspirer. Que notre raison s'illumine, et que cette illumination nous conduise à Celui qui en est la source.
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