d’après des notes inspirées de l’enseignement de Cheikh Khaled Bentounes
Avant-propos — Sauvegarder l’humanité en nous
À l’époque où la pensée se mécanise, où l’efficacité remplace la sagesse et où l’humain risque de se réduire à une « machine pensante », l’urgence n’est pas seulement morale ou sociale : elle est intérieure. Sauvegarder l’humanité en nous suppose d’élever une conscience universelle, capable de dépasser la fragmentation, les identités défensives et les certitudes crispées.
La « religion de la lettre », lorsqu’elle se coupe de l’esprit, peut produire des vérités superficielles : elle rassure, catégorise, condamne, mais ne transforme pas. Elle devient source de drames lorsqu’elle se fige en dogme, se durcit en idéologie et s’approprie le message au lieu de s’y soumettre. À l’inverse, la véritable spiritualité est une quête permanente : non pas l’accumulation de preuves, mais la redécouverte vivante du sens, de la réalité du message et de son impact sur notre être.
Ce chemin vers l’homme intérieur est un itinéraire : de la lumière à la présence, de la présence à la liberté, de la liberté à l’unité. Et le Coran, lu à ce niveau, cesse d’être un livre seulement « sur » la vie ; il devient le récit de notre vie.
I. Le symbolisme divin : la lumière, nichée au cœur
1) La lumière : raison, intelligence… et plus encore
Le Coran évoque la lumière comme un principe de connaissance et d’orientation. Chez l’homme, elle se manifeste d’abord comme raison et intelligence : sans cette lumière, il perd sa qualité d’être raisonnable. Mais réduire la lumière à la rationalité serait encore une limitation, car la source véritable ne réside pas dans le cerveau : elle est « dans une niche », au cœur.
Il ne s’agit pas du cœur biologique, mais du cœur spirituel : centre suprême de la conscience. Et le moyen de le découvrir est l’amour — non pas l’émotion passagère, mais une force de dévoilement : l’amour comme organe de perception de l’Absolu. L’homme ne peut connaître l’Absolu que par le cœur.
Cette lumière est universelle : « l’arbre de la lumière n’est ni d’Orient ni d’Occident ». Elle n’appartient ni à un peuple ni à une tradition particulière. Pourtant, dans leurs faiblesses, les hommes l’accaparent, la revendiquent, l’instrumentalisent. Le paradoxe est que l’homme non réalisé ne voit pas la lumière elle-même ; il ne voit que ce qu’elle éclaire. Elle est proche, mais elle lui échappe.
Une formule attribuée à Cheikh El ‘Alaoui condense cette vision : « Dieu est Tout », et chaque partie de la création n’ouvre sur Lui qu’un angle minuscule. La pluralité n’est pas l’ennemie de l’unité : elle en est la pédagogie.
2) La conscience en voyage : de ciel en ciel
Le voyage nocturne du Prophète devient, sur le plan intérieur, le récit d’une conscience qui s’élève : de ciel en ciel, d’espace en espace, jusqu’à l’infini. Si la conscience s’éveille, elle s’ouvre bien au-delà des limites matérielles. Et cet éveil se cultive dans la solitude féconde : non comme fuite du monde, mais comme espace où la conscience s’affine.
Ce chemin est traversée : erreurs, doutes, craintes, égarements. Rien n’est inutile. Même les fautes peuvent éclairer, non parce qu’elles seraient souhaitables, mais parce qu’elles révèlent notre besoin de retour, notre dépendance, notre pauvreté essentielle. Nous croyons nous éloigner de la lumière, mais en réalité, nous ne pouvons nous en éloigner : elle est partout, y compris au plus intime. L’éloignement est souvent un état d’inconscience.
Cette vision renverse aussi l’illusion spirituelle : Dieu ne “se gagne” pas comme on gagne son pain. Ni prières, ni études, ni générosité ne fabriquent un droit sur Dieu. Elles sont des chemins, mais non des titres de propriété. Ce qui ouvre réellement est l’humilité, la simplicité, le lâcher-prise : « le sage fait la planche » — il agit, mais s’en remet.
La mortification ostentatoire, le volontarisme qui veut prouver sa vertu à soi-même ou aux autres, est un piège de l’ego. Car penser : « je mérite Dieu par mes efforts » signe déjà une déviation. Kharraqânî l’exprime avec finesse : Dieu a glissé au cœur du soufi un « je-ne-sais-quoi » ; si l’on demande « incarnation », il répond seulement : lumière.
II. La présence divine : de la mémoire à la transformation
1) Le souvenir qui intensifie la présence
Plus l’homme se souvient de Dieu, plus la présence s’affirme. Et plus elle s’intensifie, plus elle transforme : la vision change, le comportement change, les choix se rectifient. À l’inverse, celui qui n’a aucune conscience de Dieu agit selon les pulsions de son moi.
La présence divine n’est pas un luxe d’ermites : elle est une nécessité pour l’individu et la société. Elle agit comme garde-fou, balise, phare — jusqu’à l’état où certaines pensées « mauvaises » s’effacent, non par censure morale, mais parce que la source intérieure se clarifie.
L’individualité ne disparaît pas ; elle se métamorphose. L’expérience de chacun demeure irremplaçable : il ne s’agit pas de vivre « la conscience de l’autre ». Et si la vérité s’exprime par notre bouche, nous ne sommes pas pour autant la vérité : nous en sommes, au mieux, un passage.
2) Le jugement dans l’instant : l’eschatologie intérieure
Lorsque la présence s’installe, le jugement cesse d’être seulement une scène future : il devient une révélation immédiate. Plus la présence est forte, plus le discernement est vif, jusqu’à devenir quasi permanent. Ainsi, le « Jour du Jugement » se vit déjà — ici et maintenant — dans le temps humain.
Et dès que la relation est établie entre notre cœur-réceptacle et le Coran, une autre lecture naît : le Livre devient miroir. Nous y relisons notre histoire, et des mots mille fois vus s’ouvrent soudain comme une guidance personnelle.
III. La royauté : liberté, unité, et fin de la dualité
1) Le Royaume : Dieu comme autorité suprême de l’être
Toute la création célèbre la louange de Dieu, consciemment ou non. Reconnaître le mal en nous-mêmes est déjà une protection : ce qui est vu peut être évité. Les contraires ne sont pas forcément ennemis : ils deviennent moyens d’équilibre.
Le péché est d’abord un état d’inconscience. Lorsque l’éclairage divin s’installe, il transcende l’être : l’équilibre apparaît, la paix se pose. Et un principe simple surgit : lorsque nous sommes trop impliqués, nous sommes submergés ; en prenant de la distance intérieure, la perspective change, et chaque chose retrouve sa juste valeur.
Le Royaume de Dieu ne subsiste pas sans l’autorité de son Roi — et aucun « monarque intérieur » (notre moi) ne peut régner sans sujets : pensées, désirs, peurs. La vraie liberté se trouve en Dieu : plus nous sommes en Lui, plus nous sommes libres. Libérés du moi égotique, nos actes prennent une portée plus vaste, à l’image de l’infini.
Vivre le divin, c’est atteindre une harmonie où la dualité se dissout : non pas dire « je suis Dieu », ce qui serait anthropomorphisme et illusion, mais expérimenter : « je suis en Lui, et Il est en moi ».
2) Revenir au « zéro » : l’origine qui clarifie
L’homme souffre de sa précipitation à juger. Il condamne et se condamne sur des vérités temporelles. Revenir au « zéro » — à l’origine — clarifie, car il ne reste que l’unité. Chaque fois que nous atteignons une limite, nous devons revenir à l’Absolu : l’être s’efface (zéro), face à l’Un (Dieu). Ce mouvement n’est pas annihilation : c’est passage à un autre palier.
Une parole rapportée dans l’esprit d’Abdelkader renverse l’orgueil mystique : « Ton amour pour Moi n’est que la conséquence de Mon amour pour toi. Tu aimes Celui qui est ; Moi, Je t’ai aimé alors que tu n’étais pas. »
3) La « Face de Dieu » : fraternité et universalisme vécu
« Où que vous tourniez vos visages, là est la Face de Dieu. » La Face de Dieu, dans ce regard, ce n’est pas une direction géographique : c’est celui qui se tient en face de toi — ton frère, l’humanité entière autour d’un même centre. Si chacun est une facette d’un diamant, adorer Dieu passe par la fraternité et l’amour mutuel.
Cette vision brise l’esprit de chapelle : l’Orient et l’Occident existent politiquement, mais celui qui regarde vers Dieu n’en est prisonnier ni de l’un ni de l’autre. Il est des deux, et au-delà.
La miséricorde, ici, n’est pas un supplément : elle est l’attribut à réaliser intérieurement pour pouvoir faire la paix. Dieu n’est pas un censeur obsédé par la rigueur : Sa miséricorde est ouverte. Encore faut-il l’invoquer, et la laisser descendre dans le cœur.
IV. L’homme, dépositaire de la conscience : Adam, Ève et le drame rejoué
1) Adam : grandeur, responsabilité, opposés
Dans l’infini de la création, l’homme n’est qu’un être parmi d’autres. Pourtant, il est choisi comme dépositaire de la conscience : plus il est imprégné du divin, plus il se transfigure ; plus il s’en éloigne, plus il s’assombrit.
L’ange ne connaît pas les opposés ; Adam, lui, peut aimer et haïr, construire et détruire, obéir et se rebeller. Il porte en lui les étapes de la création : minéral, végétal, animal, puis humain. Et il reçoit un titre de noblesse : khalîfa, lieutenant. Toute la création se met à son service — lait, poissons, oxygène — mais l’homme, inconscient, abuse et agresse.
Chaque être porte deux faces : angélique et démoniaque, comme les deux côtés d’une médaille. La spiritualité n’est pas la négation de l’ombre : elle est reconnaissance, intégration, pacification.
2) Ève et l’androgyne primordial
Au moment de la fécondation, la cellule première est indifférenciée : ni mâle ni femelle. De même, l’être adamique primordial, dépositaire des Noms, transcende le genre : l’androgyne originel. La dimension féminine symbolique est en chaque humain.
Adam et Ève « ont vu Dieu en péchant » : formule paradoxale indiquant qu’avant la chute, ils vivaient dans l’instant éternel, sans connaissance d’eux-mêmes. La désobéissance ouvre le temps, la honte, la conscience de la séparation — et donc l’histoire humaine. Le retour vers Dieu se fait alors en sens inverse : du monde matériel au monde spirituel. La réalisation est le combat d’une vie pour retrouver le paradis perdu.
Ce drame se rejoue dans l’éducation : l’enfant, d’abord, est innocence ; puis vient l’apprentissage du permis et de l’interdit ; puis la révolte, la fuite, la honte — et la « connaissance des noms » : joie, tristesse, beauté, laideur, amour, malheur. Toute existence devient école.
V. Les prophètes comme archétypes intérieurs : Noé, Abraham, Joseph, Moïse, Salomon, Marie et Jésus, Muhammad
1) Noé : l’appel à la raison avant le point de non-retour
Noé, aujourd’hui, dresserait l’inventaire des dangers : déséquilibre écologique, dévastation, manipulations génétiques, réchauffement climatique, génocides, mépris des enfants, migrations contraintes. Et il parlerait « en secret » : il chercherait à sensibiliser les décideurs, à réveiller avant la catastrophe.
Ceux qui savent mais se bouchent les oreilles se « couvrent de leurs vêtements » : ils se réfugient derrière systèmes économiques, idéologiques, alibis. Quand un discours est faux, on le conteste ; quand il est vrai, le lâche préfère ne pas l’entendre.
Le Coran évoque les sept cieux, la lune comme lumière et le soleil comme lampe : le soleil symbolise la vie et la vérité (la prophétie), la lune la sagesse du guide éveillé. La guidance ne cesse pas : même dans la nuit, une lumière demeure.
2) Abraham : le hanîf, au-dessus du dogme
Abraham incarne la tradition primordiale : ni enfermé dans un camp, ni réduit à un label. Hanîf : immergé dans la présence, soumis à l’Unicité. Il est point de convergence du monothéisme, au sommet de la pyramide.
Son itinéraire est une pédagogie : étoiles (initiés), lune (guide/pôle), soleil (prophète). Et sa relation à Dieu devient intimité : on n’adore plus dans l’écrasement d’une majesté lointaine, mais dans la proximité secrète du cœur.
Hagar symbolise l’âme assoiffée de vérité : elle court d’une certitude à l’autre, d’une question à l’autre, jusqu’à l’eau de la vie. Ainsi en est-il de l’âme : chaque vérité saisie semble encore insuffisante, car la réalité ultime échappe toujours.
Et l’amour s’affine : aimer un être « pour soi » expose à la déception ; aimer « en Dieu » pacifie. Aimer jusqu’à l’ennemi devient libération.
3) Joseph : l’union de l’âme et de l’esprit
Zuleykha symbolise l’âme qui veut posséder la lumière prophétique. Nous avons soif d’amour divin, mais l’ego veut le capturer. La voie demande un pas de plus : que l’amour passe de la possession au service, du désir à la pureté.
Le scandale, l’incompréhension, le rejet : l’amour divin peut bouleverser ceux qui ne l’ont pas goûté. La « main blessée » traduit le choc du corps face au rayonnement de l’Amour.
Le mariage symbolique de Joseph et Zuleykha figure l’union de l’âme et de l’esprit. Et l’histoire devient celle du combat quotidien entre le moi charnel, qui vit dans le désir, et l’être spirituel, qui aspire à l’amour vrai. Les épreuves, même négatives, peuvent révéler une dimension insoupçonnée : ne jamais désespérer, mais s’en remettre à Lui.
4) Moïse : dépouillement, connaissance intérieure et lutte contre Pharaon
Moïse affronte le pouvoir temporel (Pharaon) parce qu’il reçoit l’autorité spirituelle. Paradoxe : l’amour de Dieu se répand sur lui à travers ses ennemis. La fuite vers Madyan provoque la rupture nécessaire.
Le buisson ardent : rencontre sans témoins, secret absolu, solitude. L’accès à la vérité commence quand l’homme peut dire : « je ne sais pas ». Moïse doit jeter son bâton : abandonner l’appui de l’acquis, se défaire des certitudes culturelles de l’ego pour s’ouvrir à l’universel. Alors le bâton se métamorphose en serpent : le savoir devient connaissance vivante, comme venin et remède.
La main blanche : la pureté intérieure se reflète au dehors. Dieu invite à dépasser la rationalisation excessive, à une pensée subtile et intuitive : nourrir la lettre et l’esprit pour l’équilibre.
Moïse demande l’élargissement de la poitrine (accueillir tous), le soutien d’Aaron (union, coopération), et l’invocation du Nom (présence continue). Et il doit parler à Pharaon avec sagesse, sans violence : aucun homme n’est condamné définitivement, car les cœurs appartiennent à Dieu. Le vrai combat est aussi intérieur : convaincre le Pharaon caché en soi.
L’épisode du veau d’or rappelle que la connaissance est un diamant : si l’ego subsiste, elle devient tentation. Le connaissant peut manipuler. D’où l’exigence de pureté.
5) Salomon : équilibre entre microcosme et macrocosme
Connaître le langage des oiseaux, c’est entendre le monde subtil, le sens intime des choses. Le récit de la fourmi rappelle qu’un prophète-roi ne doit pas s’aveugler par la puissance : l’homme réalisé vit un équilibre harmonieux entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, entre microcosme et macrocosme.
6) Marie et Jésus : ressusciter l’esprit dans un monde asséché par la lettre
Le voile entre Marie et les siens marque la rupture entre état spirituel et société prisonnière de la contingence. La source sous ses pieds symbolise l’amour vivifiant qui abreuve encore les cœurs. Le palmier sec symbolise une prophétie rendue stérile par l’assèchement de l’esprit : la lettre a étouffé la vie du message.
Jésus guérit l’aveugle et le lépreux : spirituellement, il rend la vue à ceux qu’aveugle le dogmatisme et guérit les cœurs rongés par la corruption morale et l’attachement au matériel. Il ressuscite les morts : il rend vie aux « morts-vivants », ceux qui vivent sans conscience de Dieu.
Sa venue est révolution : il bouleverse l’ordre établi. Ses disciples ne sont pas des prêtres, mais des gens simples. Et l’espérance messianique traverse les traditions : l’idée d’une ère où fraternité et égalité s’établissent en paix.
7) Muhammad : rendre l’accès à l’Absolu possible pour tous
Certains attendaient un messie politique ; Jésus libérait l’homme de lui-même. Muhammad, lui, rend l’accès à l’Absolu à la portée de chacun : quelle que soit la race, la nation, la condition, le sexe.
L’Hégire symbolise encore la rupture : quitter pour répondre à l’appel de la vérité, donner pour recevoir. Pratiquer l’islam, dans ce sens, c’est réaliser les qualités humaines à l’exemple prophétique : redevenir héritier de la primordialité.
Conclusion — De la religion possédée à la spiritualité vécue
L’appel final est clair : abandonner nos prétentions à être « dans le vrai » contre l’autre « dans le faux ». Le message est universel ; mais l’homme, par égocentrisme, le rétrécit, le dessèche, l’instrumentalise. La différence entre l’être réalisé et le non réalisé se voit à la paix : la paix du cœur du réalisé rayonne par la parole et par le silence. Le non réalisé, agité et insatisfait, projette sur autrui les causes de sa souffrance et produit des malheurs.
L’homme parfait — insân kâmil, l’homme universel — ne se réduit pas à la seule loi extérieure. Il renoue avec la fitra, la religion primordiale. Il dépasse les exclusivismes, non par relativisme, mais par profondeur. Les amis de Dieu, souvent, ont contre eux les tyrans, les exotériques durcis et les théologiens qui confondent lettre et absolu. Pourtant, ils demeurent miséricorde pour les mondes, ouverts à tous.
Voir la religion uniquement comme dogme figé, c’est risquer d’assassiner l’esprit qui l’a fait naître. La foi ne se prouve pas : elle se vit. Et si l’ego se tait, disait Cheikh El ‘Alaoui, on ne trouve plus que Dieu. Alors la religion redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un chemin de transformation, de lucidité, de fraternité — une restauration de l’humanité en nous.
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