Islam et Occident, plaidoyer pour le vivre-ensemble.

Publié le 24 février 2026 à 16:04

Du Cheikh Khaled Bentounes.

Khaled Bentounes nous livre un essai passionné appelant à réconcilier l'islam avec sa essence spirituelle et à construire un véritable dialogue entre civilisations. Un diagnostic impitoyable doublé d'un appel à l'espérance.

L'islam originel : une dynamique perdue

À ses origines, l'islam incarnait un équilibre remarquable entre sentiment et raison. Sagesse et intelligence permettaient à la religion de s'adapter, d'emprunter aux autres civilisations, d'enrichir la société par l'échange dynamique. Cette capacité d'adaptation s'est progressivement rigidifiée, remplacée par des contraintes culpabilisantes et dogmatiques.

L'islam libérateur d'antan s'est transformé en instrument d'identité, oubliant les valeurs universelles. Victime de manipulations idéologiques et politiques, il a perdu sa flexibilité originelle, remplacée par des "idées rétrogrades" incapables d'évolution.

Les germes de la modernité

Paradoxalement, c'est l'islam qui a porté les germes de la modernité. Le message initial appelait l'humanité à s'élever vers une conscience universelle, en acquérant d'abord les qualités et vertus morales. L'islam des premiers temps construisit une civilisation plaçant l'humain au centre, propice au dialogue, à l'effervescence intellectuelle et à l'acceptation de la diversité.

Héritiers de penseurs comme Ibn Khaldoun, Averroès, Avicenne, Ibn Arabi et Rûmi – souvent dépréciés par méconnaissance – les musulmans ont oublié ce riche patrimoine intellectuel.

Le piège de l'islamisme politique

Face au déclin civilisationnel, un malaise existentiel s'installe : "Dieu nous aurait-il abandonnés ?" C'est le terreau sur lequel germe l'islamisme politique, avec son slogan réducteur : "L'Islam est la solution".

Bentounes établit une distinction cruciale : une spiritualité authentique ne peut s'épanouir que dans un espace de liberté. Systèmes de contraintes et spiritualité sont incompatibles. On glisse alors vers une "religiosité" – formelle et dogmatique – loin de la spiritualité véritable.

Deux islams irréconciliables

L'islam idéologique et radical : replié sur lui-même, névrotique, niant la diversité intellectuelle accumulée depuis les siècles. Un islamisme "austère, rigoriste, rigide" qui mène à la dépersonnalisation et à la stérilisation de la pensée.

L'islam spirituel et tolérant : porteur d'un message vivant et universel, invitant à construire la fraternité humaine dans le respect mutuel.

L'islamisme, en occultant l'islam, a fait du paraître avant l'être. Transformant la religion en "appareil d'État" et le ritualisme en dessèchement des valeurs transcendantales. En détruisant vestiges historiques et lieux culturels (maison natale du Prophète, tombeau de Khadija), certains régimes ont cherché à "réécrire" le passé.

L'islamisme est un islam de façade, sans profondeur, nourri de haine – "une doctrine de mort" poussant au suicide idéologique. Au lieu de produire miséricorde et vie, il génère haine et mort. Son leitmotiv : "Je vis un malaise, c'est la faute des autres" – conduisant à une schizophrénie collective.

Retrouver l'essence : spiritualité contre dogmatisme

El Hallaj l'énonce clairement : les rituels ne sont que des moyens, non l'essence. Instruments fournis par Dieu pour atteindre les réalités. La prière ne doit pas être "un mimétisme sans pensée".

La société musulmane actuelle doit choisir : vivre muslmane par la forme ou par l'esprit ? L'islam authentique est une quête intérieure exigeante qui élève. Perdu dans dogmatisme et ritualisme, il nous a égarés.

Une conscience éduquée suffit

Un individu cultivant sa conscience n'a pas besoin d'imagerie punitive et rétributive. Le bien ne s'accomplit pas en espérant récompense céleste, mais parce que l'état de conscience le dicte. L'agrément divin seul compte.

Lire le Coran au présent

Une question essentielle : faut-il plusieurs lectures du Coran ? Oui, car le texte nous laisse de la marge. Le Coran doit se lire dans l'instant, avec volonté d'en extraire réponses pour nourrir la pensée et éclairer la connaissance.

Il ne faut pas se référer uniquement à la lettre, mais aussi à l'esprit. Une "lecture éclairée" – non partisane. Les prescriptions anciennes répondaient aux nécessités de leur époque, ignorant les droits humains modernes.

Le message coranique est une invitation permanente à s'interroger sur l'humain et l'univers. Questionner n'est pas sacrilège. La révélation s'effectue par le dialogue. Sans effort, on reste en surface.

Rappelons-le : la foi des premiers musulmans reposait sur l'unicité et la profession de foi. Peu de rituels existaient initialement. Le Prophète parlait d'adoration à travers "la pleine conscience de la présence divine".

Tolérance et altérité : l'urgence du moment

Selon le Coran (sourate 2, verset 62), Dieu nous jugera d'abord sur nos comportements, non notre appartenance communautaire. Chaque créature de Dieu a reçu sa part de noblesse, même sans partager nos croyances.

L'urgence actuelle : que chaque musulman inscrive la tolérance dans chaque acte quotidien, sans distinction politique, religieuse ou raciale. Nier l'autre c'est nier la réalité prophétique elle-même.

Le Coran invite au dialogue (sourate 16, verset 125) : parler "avec sagesse et persuasives exhortations", non par polémique aggressive, mais en témoignage. Le message doit apporter "ouverture, humanisme et spiritualité".

La miséricorde : essence du message

"Dieu est le miséricordieux" – essence du message de Muhammad. Or ce message est parasité par "l'orgueil et la prétention de l'égo dominateur".

Retrouver la miséricorde offre un pouvoir extraordinaire de régénérescence sociale. Une fois réalisé cet attribut, il ouvre celui de l'amour – essence de la miséricorde. Elle nous impose d'être universellement justes, respectant l'autre et cultivant l'altérité.

Aimer Dieu passe par aimer à travers les autres. La miséricorde nous enseigne que le seul chemin vers Dieu est celui de l'amour.

Le voile : identité versus liberté

Polémique stérile : le Coran invite à la décence, sans référence à vêtement spécifique. La récupération du voile crée tensions et incompréhensions.

Réducteur de voir "provocation" chez chaque femme voilée. Si sincère, elle est libre de porter le voile – jamais comme obligation religieuse. Le Prophète n'a nullement relégué les femmes ou entravé leur épanouissement.

Il faut aussi harmoniser en nous cette dualité féminin-masculin qui nous constitue depuis nos parents.

Du "je" au "nous"

Pour parvenir à une culture de paix, première condition : passer du "je" au "nous". Abandonner : "moi l'occidental, moi l'oriental, moi le musulman, moi le chrétien". Avec les mêmes sources, on peut nourrir le saint et l'assassin. Le choix relève de notre conscience.

Les idées fondamentalistes n'ont pas d'avenir

On ne peut aller à contre-courant de l'histoire. Les fondamentalismes idéalisent un passé et se complaisent dans une nostalgie qui entrave l'évolution des consciences. Aucun avenir ne les attend.

Mission de l'enseignement spirituel

Aider à retrouver l'être spirituel ignoré qui sommeille en nous, libre de tout conditionnement. Un état de paix – le "paradis" recherché – résultat d'effort constant et vigilant, donnant sens positif à notre personnalité.

Salam : la paix perdue

Le mot "Salam" se répète de manière automatique, banale, perdant son sens. Ceux porteurs de paix doivent la vivre, l'insuffler autour d'eux.


Conclusion : un appel à l'humanité

Bentounes livre un vibrant plaidoyer pour que musulmans et Occidentaux transcendent identités réductrices. L'islam, aux origines, portait message d'universalité et de miséricorde. Le retrouver exige:

  • Intellectualité et spiritualité conjuguées
  • Relecture vivante du Coran adaptée au présent
  • Valorisation de l'altérité et de la tolérance
  • Culture de paix remplaçant culture du jugement
  • Excellence morale surpassant ritualisme formel

Le vivre-ensemble n'est pas utopie – c'est l'appel originel de l'islam, étouffé par politisation et dogmatisme. L'heure est à la régénérescence, à retrouver cette essence perdue qui seule peut réconcilier l'humanité avec elle-même.