Du Cheikh Khaled Bentounes.
Introduction
L'islam traverse une crise d'identité majeure. Non pas parce que la modernité le menace, mais parce qu'une vision étriquée et dogmatique l'a progressivement vidé de sa substance spirituelle. Ce qu'on appelle couramment « l'islam » aujourd'hui n'est souvent qu'une coquille vide, une machinerie idéologique qui instrumentalise le message divin à des fins de pouvoir et de contrôle. Khaled Bentounes le dit sans détour : l'islamisme occulte l'islam. Et face à ce détournement, une question s'impose avec urgence – peut-on encore retrouver l'esprit originel d'une religion qui a porté, pendant des siècles, les germes de la modernité et de l'humanisme ?
L'islam originel : quand la religion respirait
Il y avait autrefois, dans l'islam des débuts, quelque chose que nous avons perdu. Un équilibre fragile entre le ressentir et le penser. Les premiers musulmans possédaient une sagesse oubliée : celle d'adapter, d'échanger, de s'enrichir auprès des autres civilisations sans renier leur foi. L'islam n'était pas une forteresse assiégée. C'était une dynamique vivante, capable de nourriture l'échange intellectuel et d'accepter la diversité des opinions. Le message originel appelait l'être humain à s'élever vers une conscience universelle, à acquérir les qualités et les vertus par le bel – l'excellence – à agir avec les croyances et les pratiques religieuses comme instruments, non comme fins en soi.
Cette civilisation primitive avait placé l'humain au cœur de son projet. Elle cultivait l'altérité, acceptait le pluralisme des pensées. C'était un islam propice au dialogue, à l'effervescence intellectuelle. Mais quelque chose s'est cassé. Progressivement, inexorablement, la religion s'est rigidifiée. À la place de la dynamique, s'est installée la contrainte. À la place de la libération, la culpabilité dogmatique. L'islam de jadis était libérateur. Celui d'aujourd'hui, pour beaucoup, n'est devenu qu'un instrument d'affirmation identitaire – un moyen de dire « qui je suis » plutôt que « ce que je crois ». Et en chemin, les valeurs universelles se sont évaporées.
Il ne faut pas chercher loin pour comprendre cette dégénérescence. L'islam a été victime de manipulation systématique. Les régimes idéologiques l'ont instrumentalisé à des fins de pouvoir, vidant le message de son essence pour en faire un appareil d'État. Il y a eu une récupération totale de la révélation. Un message incapable désormais de s'adapter, touché par des idées rétrogrades qui l'ont rendu méconnaissable.
La spiritualité contre la religiosité : le piège de la contrainte
Il faut établir une distinction cruciale que beaucoup confondent : celle entre spiritualité authentique et religiosité asservissante. Une spiritualité véritable ne peut s'exprimer et se vivre que dans un espace de liberté. C'est une réalité inconfortable pour ceux qui contrôlent les masses par le dogme. Plus on vit dans un système de contraintes, plus la spiritualité se dissipe. Elle laisse place à la religiosité – cette forme creuse de la foi, où le ritualisme prime sur le sens, où le paraître devient plus important que l'être.
La raison en est simple : un pouvoir contraignant ne peut laisser s'exprimer et prospérer la véritable spiritualité. La spiritualité échappe au contrôle. Elle demande du questionnement, de la remise en question, une introspection constante. Elle menace donc l'autorité établie. Voilà pourquoi les systèmes dogmatiques préfèrent cultiver la religiosité – cette obéissance automatique aux rites, cette soumission aux prescriptions, sans profondeur, sans compréhension. C'est un islam de façade, et il a asséché les valeurs transcendantales de la religion.
Face au déclin civilisationnel qui a frappé le monde musulman, s'est installé un malaise existentiel profond. Les gens se posaient la question : Dieu nous aurait-il abandonnés ? C'est précisément dans ce vide qu'ont émergé les courants islamistes, avec leur slogan simpliste – L'Islam est la solution. Mais une solution à quoi ? À qui ? C'est ici qu'intervient la pensée islamique radicale et sectaire, porteuse d'une vision binaire du monde : nous contre eux, les croyants contre les infidèles, la pureté contre la corruption. Une vision qui n'a rien à voir avec le message prophétique.
Par crainte du renouveau, les gardiens du temple se sont retranchés derrière un discours de fermeture hermétique. Toute idée novatrice est d'emblée refusée, sous prétexte qu'elle risquerait de faire perdre l'identité. C'est une erreur fatale : celle de prétendre détenir la vérité absolue, d'affirmer que l'on possède la meilleure religion, le message définitif. Et pendant ce temps, les penseurs musulmans les plus importants de l'histoire – Ibn Khaldoun (1332-1406), Averroès (1126-1198), Avicenne (980-1037), Ibn Arabi (1165-1240), Rûmi (1207-1273) – sont ignorés ou dépréciés par méconnaissance. Leurs œuvres, pourtant porteuses d'une richesse intellectuelle extraordinaire, restent enfouies dans l'oubli d'une tradition sclérosée.
Deux islams irréductibles
Deux visions de l'islam coexistent aujourd'hui, et elles ne peuvent pas être réconciliées parce qu'elles sont fondamentalement incompatibles.
D'un côté, il y a l'islam radical et idéologique. Celui qui nie la diversité et la richesse de la pensée produite pendant des siècles. Un islamisme replié sur lui-même, névrotique, impuissant à se transformer et à s'adapter à son époque. Cet islam-là est austère, rigoriste, rigide. Il conduit à une dépersonnalisation de ses adeptes. Sous couvert de modernité, il procède à une stérilisation systématique de la pensée, générant des névroses collectives et individuelles. Il existe une réelle censure : les textes novateurs sont interdits, les esprits critiques musselés, l'innovation intellectuelle étouffée.
Pire encore, l'islamisme est une doctrine de mort. Il détruit les vestiges historiques de l'islam originel – la maison natale du Prophète, le tombeau de son épouse Khadija, tous les lieux culturels et symboliques du message primitif. Pourquoi ? Pour faire table rase du passé et le réécrire selon ses propres règles. L'islamisme est intrinsèquement intolérant, nourri par la haine. C'est un message nihiliste, profondément vide. Il pousse au suicide, transforme ses fidèles en êtres foncièrement suicidaires. Au lieu d'être des producteurs de miséricorde et de vie, ses disciples deviennent des apôtres de la haine et de la mort.
Le mécanisme psychologique est transparent : je vis un malaise existentiel, et c'est la faute des autres. Cette logique conduit l'individu à une schizophrénie chronique. L'islamisme conçoit l'autre de manière réductrice et simpliste. Ses adeptes sont incapables de réflexion véritable, de pensée complexe, de communication ancrée dans la profondeur.
De l'autre côté, il y a l'islam spirituel et tolérant. Celui qui est porteur d'un message traditionnel vivant et universel. Cet islam invite à construire le cercle de la fraternité humaine dans le respect mutuel. Son objectif n'est pas de dominer ou de conquérir, mais d'aider le monde musulman à retrouver la paix, et plus largement, de permettre la justice et la paix sur la terre. C'est un islam qui reconnaît l'autre, qui voit en lui le prochain, qui œuvre au réenchantement du monde.
L'histoire montre que les idées fondamentalistes actuelles n'ont aucun avenir. Elles idéalisent un passé et se complaisent dans une nostalgie qui est une entrave directe à l'évolution des consciences. On ne peut aller à contre-courant de l'histoire impunément. L'islam ne se vit qu'au présent. Ceux qui ressassent sans fin la grandeur de l'islam d'antan se coupent de la réalité. Ils construisent un musée funéraire, pas une religion vivante.
Quand la forme dévore l'esprit
Le ritualisme islamique a eu un effet dévastateur : il a asséché les valeurs transcendantales de la religion. On s'occupe du paraître avant l'être. On valorise le geste externe, l'apparence correcte, l'observance des prescriptions à la lettre – tandis que le message spirituel, l'essence même, se dissout lentement.
C'est ici qu'intervient une figure majeure dans l'histoire spirituelle de l'islam : Al-Hallaj (858-922). Ses paroles conservées résument le problème avec une acuité remarquable. Il disait que les rites du culte ne sont pas l'essentiel de la religion. Ils en constituent les moyens – les instruments que Dieu nous fournit pour atteindre les réalités profondes. La prière n'est pas un mimétisme sans pensée. Le véritable croyant ne doit jamais perdre de vue que les obligations religieuses enveloppent un sens mystique secret, une dimension que seule l'introspection peut révéler.
Voilà la question qui devrait hanter chaque musulman : la société musulmane actuelle veut-elle vivre musulmane par la forme seulement, ou par l'esprit ? L'islam authentique est une quête intérieure exigeante qui élève l'être. La prière, dans cette conception, n'est pas une énumération mécanique de gestes. C'est une force, une énergie qui nous permet de trouver la paix intérieure, de nous reconnecter à notre essence divine.
Mais nous nous sommes perdus. Perdu dans le dogmatisme, la scolastique, le ritualisme stérile, la théologie morte. Nous nous en sommes éloignés, égarés même. Et c'est là une tragédie invisible, car elle se joue dans les cœurs. Si une personne éduque, élève et nourrit sa conscience, elle n'a pas besoin de cette imagerie du châtiment et de la rétribution qui développe la peur plutôt que l'amour. Le vrai croyant ne fait pas le bien dans la perspective d'une récompense dans l'au-delà. Il l'accomplit parce que son état de conscience le lui dicte, parce que cela émane de son être profond, de sa nature régénérée par la foi véritable.
Lire le Coran en vivant
La question de la lecture coranique est centrale, et elle a longtemps été éludée : y a-t-il plusieurs lectures du Coran ? La réponse est oui. Mais pas au sens littéraliste que prétendent les dogmatiques. Il faut lire le Coran dans l'instant présent, avec la volonté d'en extraire les éléments de réponse susceptibles de nourrir notre pensée et d'éclairer notre connaissance. Le texte coranique nous a laissé de la marge. Le droit coranique n'est pas figé. Il ne faut pas se référer uniquement à la lettre du texte, mais aussi à son esprit. Il faut une lecture éclairée et non une lecture partisane.
Les islamistes ont cette tendance fâcheuse à se marginaliser eux-mêmes en refusant toute évolution. Aimer et servir Dieu, c'est agir au service de l'humanité. C'est faire le bien, le souhaiter pour tous, œuvrer sans attente de récompense en ce monde ou au-delà, sans mobile de devoir moral ou religieux. La seule préoccupation véritable est l'obtention de l'agrément divin – cette approbation qui vient de Dieu lui-même, non des hommes.
Que nous reste-t-il de la révélation ?
C'est peut-être la question la plus urgente : comment vivre la révélation coranique aujourd'hui ? Nous devons retrouver cette faculté cognitive première, cette soif de savoir et de connaissances qui nous permet de découvrir les dimensions du message qui ne se sont pas dévoilées à nos ancêtres. Le message divin doit être traversé par la réflexion, la méditation et la critique – pas la critique destructrice, mais celle qui construit et approfondit.
Notre époque ne ressemble en rien à celle de Médine, ni à aucune autre période historique. Les contextes changent, les défis se transforment, l'humanité évolue. Nous devons donc vivre la révélation coranique au regard de notre temps. Nous devons en extraire l'essentiel, l'adapter à notre vision, à nos besoins, aux réalités du siècle où nous vivons. Bien sûr, les réflexions léguées par les anciens sont un héritage précieux. Mais elles ne doivent pas être figées une fois pour toutes dans un carcan temporel, littéral et dogmatique.
Les critères de jurisprudence islamique qui fonctionnaient autrefois ne correspondent plus à nos temps. Ils constituaient probablement une réponse juste pour une époque donnée, un contexte spécifique. Mais les appliquer mécaniquement aujourd'hui serait une forme de cécité historique. Le Coran doit être considéré comme un texte vivant, non comme une relique à vénérer sans la comprendre. Le questionnement ne peut pas être traité comme un sacrilège. Sans effort de réflexion, on reste en surface. La révélation s'effectue par le questionnement, à travers le dialogue humain authentique. Lorsqu'on étudie le Coran, on est constamment dans l'interrogation. Et si on le lit uniquement comme un texte religieux fermé, on en perd les sens profonds.
Le message coranique est une invitation permanente à s'interroger sur l'humain et l'univers. Pour connaître un savoir véritable, il faut y mettre le prix – faire l'effort de réfléchir, se remettre constamment en question. L'islam n'est pas le but. C'est le chemin qui y conduit. Et c'est sur ce chemin que nous devons assumer la responsabilité de construire une vision de l'humanité heureuse, juste et paisible.
Il faut aussi se poser cette question historique : sur quoi reposait la foi des premiers musulmans quand l'islam a été proclamé à La Mecque ? Elle reposait uniquement sur le principe de l'unicité – le tawhîd – et la profession de foi. Le Coran n'était pas entièrement révélé. Aucun livre, aucune sharî'a figée n'existait. Peu de rituels existaient au tout début. Le Prophète parlait d'une adoration à travers la vision de Dieu – ce que certains anciens maîtres spirituels appelaient la mushâhada, la pleine conscience de la présence divine. L'ouverture doit être à la fois intellectuelle et spirituelle. Celui qui cultive cette double ouverture et qui recherche cet état d'excellence devient le serviteur de tous les autres. Il n'y a pas de contradiction entre la raison et la foi. Il y a une complémentarité qu'on a brisée.
Le voile : entre symbole et caricature
La question du voile cristallise tous les malentendus. Elle résume à elle seule le fossé entre une lecture spirituelle de l'islam et une lecture identitaire. Le Coran invite à la décence et met en garde contre l'ostentation des comportements. Mais il ne fait aucune référence à un vêtement spécifiquement islamique. C'est crucial : le texte ne prescrit pas le voile comme obligation religieuse.
La récupération politique et identitaire du voile a créé un climat de tension et d'incompréhension qui nous éloigne de l'esprit du texte coranique. Chacun l'interprète pour alimenter une polémique sans fin. Pour les opposants au voile, celui-ci symbolise l'oppression – il prive la femme de sa liberté, la condamne à la réclusion et à l'infériorité. Pour ses partisans, il devient un attribut identitaire, un symbole de ralliement politique ou communautaire. Mais c'est réduire l'islam à sa dimension vestimentaire, ce qui est aussi absurde que de résumer le christianisme à la forme de la croix.
Le véritable habit de l'islam est celui de la décence – la haya, le respect, l'humilité envers soi-même et autrui. Ce n'est pas une pièce de tissu. C'est une attitude intérieure. Cependant, il serait réducteur et injuste de voir une provocation dans chaque femme qui porte le voile. Si son désir est sincère, si elle le choisit librement, la musulmane est libre de le porter. Mais en aucun cas il ne peut être imposé en tant qu'obligation religieuse. Le Prophète n'a nullement relégué les femmes au rang d'êtres inférieurs. Il ne les a jamais empêchées de s'épanouir et de jouer un rôle actif dans la société. L'histoire musulmane primitive le démontre amplement.
Parallèlement, il faut revaloriser la place de la femme dans la société musulmane contemporaine. Elle ne doit pas être un ornement, une entité passive. Mais il y a quelque chose d'autre à explorer : retrouver en nous-mêmes cette part féminine, cette part masculine dont nous héritons tous. Nous provenons d'un père et d'une mère, d'un principe féminin et masculin. Nous devons savoir harmoniser, équilibrer cette dualité ancrée profondément en nous. C'est ce que les grands maîtres spirituels entendaient par l'équilibre intérieur.
Tolérance et altérité : le cœur du message
Selon le verset 62 de la Sourate 2, Dieu nous jugera d'abord selon notre comportement et non selon notre appartenance à une communauté religieuse. C'est une affirmation radicale du Coran. Elle renverse tous les arguments sectaires. Peu importe à qui tu crois appartenir – ce qui compte, c'est comment tu agis, comment tu traites l'autre, comment tu te comporte dans le monde.
Aujourd'hui, le plus important – pour ne pas dire l'urgence absolue – c'est que chaque musulman qui se dit héritier du message prophétique inscrive la tolérance dans chaque acte quotidien et dans ses relations aux autres, sans distinction politique, religieuse ou raciale. C'est banal à dire, mais révolutionnaire à mettre en pratique. Car cela signifie accepter la différence comme réalité, pas comme anomalie à corriger.
Tout être humain créé par Dieu a reçu sa part de noblesse, même s'il ne partage pas nos croyances et notre foi. Il fait partie du cercle de la famille humaine. Nous nions la réalité prophétique en niant l'autre dans ce qu'il est ou dans ce qu'il croit. Et pourtant, le Coran nous invite au dialogue. Au verset 125 de la Sourate 16, il est dit : Appelle à la voie de ton Seigneur avec sagesse et de belles exhortations. C'est un appel à la sagesse et à l'échange, non à la polémique ni à l'agression. Le discours doit avoir lieu en tant que témoignage sincère de l'adhésion au message. Celui qui reçoit cet appel doit y trouver non pas une imposture ou une menace, mais plus d'ouverture, d'humanisme et de spiritualité.
Le musulman doit être porteur d'espérance et d'humanisme. C'est sa responsabilité envers l'humanité. Pour cela, il faut d'abord reconnaître l'autre, le voir comme le prochain. Il faut œuvrer au réenchantement du monde. Nous devons cultiver l'humilité, connaître nos propres limites et ne jamais tomber dans l'arrogance qui consiste à se proclamer élu et détenteur de toute vérité. L'arrogance est l'ennemi mortel de la spiritualité.
Le Coran nous demande d'être contre l'injustice, d'où qu'elle vienne. Là où elle est pratiquée, tout être humain doit lutter pour que chacun retrouve sa dignité et son égalité, pour vivre et prospérer. C'est un appel universel, pas un appel réservé aux musulmans. C'est une éthique humaine.
La miséricorde : essence et oubli
Dieu est ar-Rahman, le Miséricordieux, le Matriciel. De lui provient toute vie. La rahma – la miséricorde – constitue l'essence du message de Muhammad. Et c'est précisément ce message qui est parasité aujourd'hui par l'orgueil, la prétention de l'ego dominateur. Un retour à la miséricorde posséderait un pouvoir extraordinaire de régénérescence de la société. Mais c'est un retour qu'on refuse, qu'on redoute.
On n'atteint la qualité réelle d'être humain que lorsqu'on appréhende le sens profond de cette miséricorde. Et une fois que l'on réalise cet attribut divin, il nous ouvre enfin un autre attribut : celui de l'amour. Tant que nous n'avons pas reçu cette transformation intérieure, nous ne pouvons pas comprendre quel état d'amour et de compassion. Cet état n'est rien d'autre que l'essence de la miséricorde elle-même.
La miséricorde nous impose une exigence : être universellement justes. Elle appelle au respect de l'autre et nous enjoint de cultiver l'altérité. Elle doit imprégner nos actions et nos pensées comme l'eau imbibe le pain. La miséricorde m'apprend que le seul chemin possible pour aller vers Dieu est celui de l'amour. Mais pas un amour égoïste, tourné vers soi-même. Un amour qui s'étend à tous les êtres. Il ne faut pas faire la confusion de n'aimer Dieu que pour soi-même. Il faut aimer Dieu aussi à travers les autres – dans l'autre, par l'autre. C'est cela, la miséricorde véritable.
Le vivre-ensemble : entre utopie et nécessité
D'aucuns confondent la laïcité avec le rejet de la religion. C'est une erreur fondamentale. La laïcité, bien comprise, n'est pas l'athéisme. C'est une organisation de la société où la religion demeure une affaire de conscience personnelle, où chacun est libre de croire ou de ne pas croire, sans que cela affecte ses droits civiques. Pour le musulman qui vit en France, en Belgique, au Canada ou ailleurs, cela ne pose aucun problème de principe – pourvu qu'on cesse de confondre fidélité religieuse et fidélité politique.
Le musulman doit chercher à participer au progrès et au bien-être de la société dans laquelle il vit. C'est une obligation morale et religieuse. Mais une minorité instrumentalisée tente constamment d'isoler la composante musulmane de la nation pour lui donner une identité communautariste fermée. C'est une stratégie délibérée de fragmentation. Elle sert à qui ? À ceux qui ont besoin d'ennemis pour justifier leur propre pouvoir.
Il faut se former aux sciences religieuses en conformité avec les lois et l'histoire du pays où on vit. Pas en opposition à elles. Et franchement, pour ceux qui ne respectent pas la législation républicaine et démocratique, une question s'impose : pourquoi vivent-ils dans un pays avec lequel ils sont en désaccord fondamental ? C'est une question qui mérite une réponse honnête, pas une esquive.
Dans la compréhension islamiste, l'individu devient servile. Il est inféodé à des idées subversives qui sont loin de la vérité révélée. Il vit en permanence sous la pression du milieu et du groupe. La religion devient alors une entrave à la réalisation et à l'élévation de la pensée. Elle bloque l'approfondissement de la conscience. Cet islam-là n'est plus qu'un catalogue de prescriptions à suivre à la lettre, qui nous éloigne des principes d'unicité, de miséricorde divine et de justice préconisés par le Coran.
Le sens du Salam : paix oubliée
Ce mot, Salam – la paix – est répété de manière si banale, si automatique, qu'on en a perdu le sens profond. On le prononce sans le vivre. Ceux qui sont porteurs de paix doivent la vivre, l'insuffler autour d'eux par leurs actes, non par des paroles creuses.
Ce qui est incroyable, c'est qu'avec les mêmes sources – le Coran, la Sunna, la tradition prophétique – on puisse nourrir le saint et l'assassin. Comment est-ce possible ? La réponse réside dans l'intention, dans l'état de conscience de celui qui lit. Un cœur fermé lira le texte différemment d'un cœur ouvert.
Pour parvenir à une culture authentique de paix, l'une des premières conditions consiste à passer de la culture du je à celle du nous. Pour enfin abandonner les identités réductrices : moi l'Occidental, moi l'Oriental, moi le musulman, moi le chrétien, le juif ou le bouddhiste. Ces identités nous enferment. Elles nous coupent de notre humanité commune.
La mission de la spiritualité véritable
La mission de tout enseignement spirituel authentique est d'aider à retrouver l'être spirituel ignoré qui sommeille en nous. Cet être qui est libre de tout conditionnement et de toute contingence. Un état de paix souvent décrit comme le paradis – non pas comme récompense future, mais comme réalité présente. Cet état résulte d'un effort constant et vigilant. Il demande de la persévérance, de l'honnêteté envers soi-même, une remise en question permanente. Et c'est cet effort qui donne un sens positif à ce qui nourrit et construit notre personnalité.
La spiritualité n'est pas un luxe. Elle n'est pas une évasion hors du monde. C'est une pratique rigoureuse de l'être, une transformation intérieure qui nous rend plus humains, plus justes, plus conscients de notre place dans l'univers. Elle est le chemin vers l'excellence – ce bel dont parlaient les anciens maîtres.
Conclusion
L'islam ne peut se régénérer que s'il accepte de mourir à ses formes figées pour renaître dans l'esprit. Cette régénérescence ne peut se faire que par ceux qui ont le courage d'affronter les gardiens du temple, de remettre en question les certitudes pétrifiées, de lire le Coran comme une parole vivante pour notre temps. Elle demande de sortir de la victimologie, de cesser de blâmer l'Occident ou l'histoire pour les impasses d'aujourd'hui.
Les musulmans doivent devenir ce qu'ils ont oublié être : des artisans de paix, de justice et de réconciliation. Non pas par sentimentalisme, mais par une compréhension radicale du message prophétique. Non pas en se repliant sur une identité imaginaire, mais en s'ouvrant à une humanité commune. Le choix est simple : continuer à se perdre dans les querelles identitaires et les dogmes morts, ou retrouver l'islam vivant qui a brillé pendant des siècles. Un islam capable de parler aux hommes et aux femmes de notre époque, de répondre à leurs questions, de nourrir leur quête de sens et de transcendance.
C'est une urgence. Car l'islam, tel qu'il se manifeste dans une large partie du monde musulman, est en train de se suicider. Et en le faisant, il entraîne avec lui des millions de croyants sincères dans une impasse spirituelle. Il est temps de s'arrêter. Il est temps de reprendre le chemin. Pas celui du passé – on ne peut pas y revenir. Mais celui de la révélation vivante, celui qui transforme le cœur et libère l'esprit. C'est là que se trouve l'avenir de l'islam. Nulle part ailleurs.
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