Introduction
Nous vivons une époque où la spiritualité se cherche, où beaucoup de musulmans ressentent un malaise face à une pratique religieuse vidée de son essence. Le Cheikh Khaled Bentounes, à travers son ouvrage Thérapie de l'âme, nous propose un retour aux sources : non pas un retour nostalgique au passé, mais une redécouverte de ce qui fait battre le cœur de l'islam, sa dimension spirituelle profonde. Ce livre est une invitation à transformer notre rapport à la foi, à passer de la religiosité formelle à une spiritualité vivante et libératrice. C'est un appel adressé à ceux qui sentent qu'il leur manque quelque chose dans leur rapport à Dieu, quelque chose que les rituels seuls ne peuvent combler.
L'homme, cet isthme entre deux mondes
Rumi nous offre une image saisissante de la condition humaine : l'homme est un isthme, situé à la jonction entre la lumière et l'obscurité. Ce n'est ni un ange, ni un démon, mais quelque chose d'intermédiaire. Un être mixte, tiraillé constamment entre un désir d'élévation spirituelle et les pulsions de son ego narcissique. Cette définition est profonde parce qu'elle refuse les simplifications. Elle nous dit qu'être humain, c'est accepter cette tension interne, cette dualité constitutive de notre nature.
Nous ne sommes pas condamnés à être des créatures purement charnelles, étouffées par nos instincts. Mais nous ne sommes pas davantage des êtres purement spirituels flottant dans l'éther. Nous sommes précisément cette zone intermédiaire où se joue quelque chose d'essentiel : la possibilité de notre transformation. C'est dans cet espace-là que se situe toute la thérapie de l'âme.
Bentounes soulève une question paradoxale qui traverse tout son enseignement : plus la lumière spirituelle se répand en nous, plus elle nous révèle l'étendue de nos zones d'ombre. C'est un point crucial pour comprendre le chemin spirituel. On imaginerait que la lumière dissipe tout, qu'elle nous libère complètement des ténèbres. Or c'est l'inverse. À mesure que nous progressons spirituellement, nous découvrons des couches de nous-mêmes que nous ignorions, des faiblesses, des attachements, des illusions que nous n'avions pas vus. Cette révélation peut être déstabilisante, mais elle est nécessaire. C'est pourquoi, explique Bentounes, chaque limitation que nous rencontrons sur le chemin spirituel n'est pas une malédiction, mais une forme de miséricorde divine. Dieu nous protège de l'éblouissement que pourrait provoquer une lumière trop aveuglante si notre esprit n'est pas encore préparé à la recevoir.
La connaissance du cœur versus la connaissance livresque
Un point fondamental traverse l'enseignement du Cheikh : ce n'est pas par l'érudition qu'on atteint la véritable lumière intérieure. Chaque fois que les musulmans récitent les salutations sur le Prophète (salutations et bénédictions sur lui), ils rappellent que Mohamed était ummi, analphabète, vierge de tout savoir livresque. Pourquoi insister sur ce détail ? Parce que la connaissance qu'il a transmise n'est pas livresque. Elle est d'un tout autre ordre. Elle est à la portée de chacun, indépendamment de son niveau d'études ou de culture.
Cela brise un mythe puissant dans nos sociétés : celui que seuls les savants, les intellectuels, les érudits peuvent accéder à la vérité spirituelle. Bentounes nous dit : non. La connaissance spirituelle est accessible. Elle ne dépend pas de vos diplômes ou de votre bibliothèque. Elle dépend de la qualité de votre présence à vous-même, de votre capacité à percevoir les signes subtils que la création manifeste constamment.
L'homme comme graine : La conscience se construit dans la relation
Imaginons que nous ne soyons nous-mêmes qu'une graine projetée dans la vie. Cette image poétique du Cheikh révèle quelque chose de profond sur notre nature. Comme une graine contient l'information génétique qui permettra à l'arbre de se développer, nous portons en nous dès la première cellule embryonnaire une information fondamentale. Mais là s'arrête la comparaison avec le règne végétal.
Contrairement à la graine d'un arbre qui peut germer dans l'isolement, nous avons besoin de la relation aux autres pour développer notre conscience. Et ce n'est pas seulement la relation aux amis, aux proches qui nous aiment. Nous avons besoin aussi de celui qui nous rejette, de l'ennemi, de celui qui nous fait obstacle. Toutes ces relations d'échange, quelles que soient leur nature, sont indispensables pour que ce que nous avons reçu puisse exister et nous transformer en individus singuliers. Nous avons besoin de la diversité entière des êtres pour construire notre propre individualité.
Cette perspective change radicalement notre rapport aux épreuves et aux conflits. Si quelqu'un nous blesse, nous rejette ou nous s'oppose, ce n'est pas un accident regrettable. C'est une partie nécessaire de notre développement spirituel. Même un fœtus dans le ventre de sa mère ressent et subit les émotions. Si sa mère est joyeuse, il le sent. Si elle est angoissée, cela le traverse aussi. Dès le départ, nous sommes en relation, nous sommes perméables à autrui. Cette interconnexion ne cessse jamais.
Les deux voies du sacré : Fikr et Dhikr
Bentounes nous introduit à une distinction cruciale dans la spiritualité musulmane : le fikr et le dhikr, que nous pourrions traduire par la réflexion méditative et l'invocation du divin. Ce sont les deux voies du sacré, complémentaires, qu'il faut emprunter pour rétablir en l'homme la relation avec ce sacré unifiant l'être.
Le fikr c'est la méditation réfléchie. C'est examiner la création, ses signes, ses merveilles. C'est se questionner sur soi-même, sur le sens de la vie, sur nos motivations profondes. C'est une démarche contemplative et intellectuelle à la fois. Le dhikr, c'est l'invocation, la répétition du divin dans le cœur, l'établissement d'une présence constante à Dieu. C'est moins une affaire de pensée qu'une affaire de cœur qui bat au rythme de la mémoire de Dieu.
L'équilibre entre ces deux voies est crucial. Trop de fikr sans dhikr nous rend desséchés, intellectuels, coupés du cœur. Trop de dhikr sans fikr risque nous conduit à une forme d'abandon de notre capacité de discernement. C'est ensemble qu'elles restaurent l'équilibre de l'être et créent les conditions d'une véritable connexion avec le sacré.
L'excellence éthique au cœur du message coranique
Une révélation importante : le Coran, à son origine, n'a pas eu pour fonction première de légiférer sur tous les détails de la vie. Contrairement à ce qu'une certaine religiosité contemporaine prétend, le message coranique a d'abord pour vocation d'apporter des indications sur la manière d'anoblir le caractère de l'homme, d'encourager aux belles actions. Le Coran le dit clairement : « Accomplissez de bonnes œuvres, Dieu aime ceux qui font le bien ».
C'est l'excellence, qu'on appelle en arabe ihsan, qui constitue la dimension essentiellement éthique du Coran. L'excellence signifie agir de manière juste, belle, consciente. C'est faire le bien non par obligation, non par crainte du châtiment, mais parce que c'est la bonne chose à faire, parce que cela élève notre humanité.
Or, ce message originel, simple et dépourvu d'altération, s'est progressivement altéré. Les hommes, à travers leurs polémiques, leurs enjeux de pouvoir, leurs rivalités de nature tribale ou politique, ont rajouté des couches à ce message premier. De nouveaux courants religieux se sont disputés la « vérité » du message. Et petit à petit, nous avons oublié une réalité fondamentale : initialement, la religion est une. Elle est fidèle aux messages primordiaux. Elle ne s'adresse pas à une communauté précise, à une ethnie ou à une nation, mais à l'humanité en général.
Nous mesurons aujourd'hui à quel point nous nous sommes éloignés de l'esprit universel que véhicule primordialement l'islam.
Le détournement du message : Entre loi divine et loi humaine
Pour comprendre en quoi consiste la subversion islamiste, il faut bien distinguer deux choses que nous confondons facilement. D'un côté, il y a la loi divine universelle, inscrite dans la conscience, dans le cœur de chaque être humain. Cette loi est transcendante. De l'autre, il y a les lois humaines—qu'elles soient politiques ou religieuses—qui résultent d'une innovation, d'une convention, d'une interprétation destinée à favoriser les intérêts d'un parti ou d'une école particulière. Les lois instituées par les différentes écoles islamiques relèvent d'une interprétation propre à chacune d'entre elles. Elles sont historiquement situées, contextuelles.
Le problème avec l'islamisme, c'est qu'il inverse insidieusement le processus du cheminement spirituel. Il absolue ce qui est relatif. Il transforme des interprétations historiques en dogmes éternels. Peut-on encore parler de foi véritable si l'être se soumet de manière aveugle à des règles et des croyances qui lui ôtent toute capacité personnelle de jugement et de discernement ? La réponse du Cheikh est claire : non.
Il y a un intérêt pernicieux à favoriser le dévoiement de la foi. En suscitant chez le croyant la peur de la transgression et la culpabilité permanente, on le rend docile, malléable. Il est toujours plus facile d'avoir de l'emprise sur une personne en l'empêchant de réfléchir par elle-même, en lui rabâchant qu'un bon croyant doit obéir sans questionner, et qu'un châtiment terrible lui est réservé s'il désobéit. La raison n'a plus à intervenir. Il suffit de se rapporter à ce que « Dieu a dit » par l'entremise de révélations réinterprétées par des intermédiaires humains.
C'est pourquoi les islamistes ont intérêt à maintenir les gens dans une foi vidée de tout sens critique. Pour couper court à toute réflexion. L'individu placé dans un tel système ne peut plus exercer librement son jugement sans redouter de briser un tabou ou d'être traité de mécréant par la communauté.
Le légalisme aveugle (taqlid, l'imitation sans discernement) vide la religion de son message spirituel. Il la fige, la momifie. C'est une pathologie, selon Bentounes. C'est une aberration de proclamer que le Coran est une constitution politique, qu'il porte en son sein une théorie politique légitimant l'avènement d'une théocratie islamique. Ni le Prophète, ni les Califes qui lui ont immédiatement succédé, ni même ceux qui sont venus après n'ont jamais fait du Coran une constitution politique. C'est confondre la fin et les moyens.
L'islam à son origine était un moyen pour l'être de délimiter le chemin qui mène à l'excellence spirituelle. Mais progressivement, la religion islamique est devenue la religion uniquement de la loi, alors qu'elle est essentiellement un état d'être. L'instrumentalisation politique de l'islam a exacerbé les identités religieuses et culturelles. Elle a occulté le message profondément tolérant et universaliste du Coran.
Le Cheikh Al-Alawi, un grand maître soufi, a dit : « Celui qui recherche Dieu à travers autre chose que lui-même n'atteindra jamais Dieu ». Cela résume tout. On ne rencontre Dieu ni à travers des règles, ni à travers des institutions, ni à travers une idéologie. On le rencontre directement, à travers soi-même, dans la sincérité de la quête.
La rencontre avec le maître : Une greffe de cœur à cœur
Une notion en apparence étrange émerge dans la tradition spirituelle musulmane : celle de la greffe spirituelle (talqin). C'est une opération de cœur à cœur par laquelle le maître transmet à son disciple un influx spirituel. Cet influx n'est pas une parole, pas une doctrine. C'est une présence, une transmission qui s'opère par le rattachement direct, à travers la présence physique du garant de la chaîne initiatique.
Pourquoi est-ce important ? Parce que la notion de greffe spirituelle est devenue difficilement compréhensible dans le monde religieux contemporain. Or, sa perte engage un processus d'extinction du message révélé originel. Nous nous en sommes progressivement éloignés. Mais à quel prix ? Nous avons remplacé la transmission vivante de cœur à cœur par des livres, des vidéos, des réseaux sociaux. Ces outils sont utiles, mais ils ne peuvent pas remplacer cette alchimie subtile qui se produit dans la présence d'un maître véritable.
Le Cheikh insiste : il ne s'agit pas d'une relation de dépendance ou d'asservissement. C'est une relation de libération. Le véritable maître ne cherche pas à créer des disciples, mais à aider chacun à naître à sa propre réalité spirituelle. Tout homme doué de raison peut se livrer à l'étude du Coran et entreprendre ce chemin. Mais avoir quelqu'un qui peut nous aider à naviguer les pièges subtils de l'ego, quelqu'un qui a lui-même parcouru le chemin, c'est un don inestimable.
L'alchimie du vivant : Lire la création comme un langage divin
Lorsque l'alchimie du vivant s'opère en l'homme, quelque chose de remarquable se produit. La création devient semblable à une symphonie musicale ou à une équation mathématique. Elle déploie sa logique interne, son harmonie. Quand il est possible de déchiffrer et de comprendre ce langage, nous prenons conscience que nous ne faisons plus qu'un avec la création. Nous sommes capables de lire en elle tous les signes subtils qu'elle recèle.
Le Coran le dit : « Certes, dans la création des cieux et de la terre, dans l'alternance de la nuit et du jour, dans le navire qui vogue sur la mer, il y a des signes pour des gens qui raisonnent ». Tous les phénomènes que les scientifiques sont amenés à découvrir ou à observer peuvent être mis sous la forme d'un langage mathématique, chimique ou physique. La création parle. Elle communique constamment à travers ses lois, ses proportions, ses cycles.
Mais il y a une compréhension plus profonde encore. Tout être qui reconnaît, à l'instar de Salomon qui comprenait le langage de la fourmi, le vivant en lui, accède à ce qu'on appelle le « langage des oiseaux » (mantiq at-tayr). C'est une expression poétique qui désigne une connaissance directe, une perception subtile de la réalité au-delà des mots ordinaires. C'est une expérience extraordinaire par laquelle il devient possible de retrouver la paix, la joie de vivre. L'expérience de cet état n'est pas réservée à quelques élus mystiques. Elle est à la portée de tous.
Mourir à l'acquis pour renaître à l'inné
Tout chemin spirituel sérieux implique quelque chose qui fait peur à beaucoup : accepter de mourir à l'acquis. Mourir à ce que nous avons construit, à ce en quoi nous avons cru, à nos certitudes. Et pour faire renaître l'inné, ce qui sommeille en nous depuis l'origine, comme une graine enfouie attendant les bonnes conditions pour germer.
Pour que le vivant véritable triomphe en soi, l'être humain doit s'exercer à mourir au monde. Non pas au monde au sens physique, mais au monde de l'illusion, à la domination de l'ego. Sans la mort des passions négatives de l'ego, aucune renaissance spirituelle n'est possible. C'est une loi immuable du chemin intérieur.
Mais qu'est-ce que « le vivant » (al-Hayy)? C'est un des noms divins. C'est celui qui subsiste par lui-même, qui n'a besoin de rien d'autre pour exister. Ce principe du Vivant n'est pas moins présent dans nos sociétés modernes que dans celles du passé. Mais il est certainement plus occulté aujourd'hui, étouffé. Pourquoi ? Parce que nos modes de vie sont de plus en plus centrés sur la réussite sociale et matérielle, sur la compétition, sur l'accumulation. Nous avons construit un système qui nous coupe de cette dimension de vie profonde.
Lire notre vie par le Seigneur : L'intimité de la présence divine
Une affirmation coranique pose une difficulté majeure aux commentateurs religieux conventionnels : « Il est avec vous où que vous soyez ». Comment Dieu peut-il être physiquement avec nous ? Les commentateurs exotériques du Coran, ceux qui s'en tiennent à la lettre, butent sur ce type de verset. Beaucoup préfèrent le reformuler : « Il est avec vous par sa science », disent-ils. Mais pourquoi édulcorer la parole révélée ? Pourquoi maquiller la vérité ?
Chercher le vivant en restant dans la dualité, en mettant de la distance entre « moi » et « Dieu », c'est encore une façon de le fuir et de l'éloigner. Car nous introduisons une séparation là où il n'y en a pas. Rumi exprime cela magnifiquement dans le Livre du Dedans : « Je suis là où se trouvent les pensées de mon serviteur. Chaque créature se fait une autre image de moi. Ce qu'il imagine de moi, c'est là que je me trouve. Purifie donc, hommes et créatures, votre imagination, car elle est ma demeure et ma résidence ».
C'est vertigineux. Cela signifie que Dieu est littéralement présent dans la qualité de notre imagination, dans la qualité de nos pensées. Il n'y a pas de distance à franchir. Il n'y a que l'illusion de la distance à dissoudre.
Le Coran nous dit aussi : « Lis au nom de ton Seigneur ». Cette notion de lecture par le Seigneur est très exigeante. Lire notre vie par lui—c'est-à-dire percevoir les événements, les rencontres, les épreuves comme autant de paroles que Dieu nous adresse—requiert une vulnérabilité totale. C'est accepter de reconnaître ses défauts, ses faiblesses et ses limites. C'est consentir à être transformé par cette lecture.
Éduquer les sens : La Charia comme chemin de spiritualisation
Une erreur fondamentale : considérer les sens comme des voiles qui nous séparent du divin au lieu de les reconnaître comme la première voie d'accès à sa présence. Nous devons éduquer nos sens à percevoir le divin dans tout ce qui se présente à nous. Force est de constater que nous faisons souvent l'inverse. Nous combattons nos sens, nous les vilipendons, nous les traitons comme des ennemis de l'âme.
Or, c'est une grave méprise. La Charia—souvent présentée comme un ensemble de lois contraignantes et restrictives—n'est rien d'autre qu'un moyen de canaliser et de spiritualiser nos sens. Son but est de les amener progressivement à percevoir subtilement la réalité du principe suprême. Chaque règle, correctement comprise, est une invitation à mettre de la conscience dans nos gestes. À transformer l'acte banal en acte sacré.
Manger, par exemple, n'est pas juste se nourrir biologiquement. C'est une opportunité de devenir conscient de ce qui nous sustente, de celui qui nous l'a donné, de la chaîne de vie qui rend possible notre survie. Faire l'amour n'est pas juste un acte charnel. C'est une occasion d'honorer l'autre, d'accéder à une forme de fusion, d'expérimenter l'unité. Même dormir peut devenir un acte de conscience si nous dormions en sachant que c'est une mort mineure, un repos dont nous émergerons transformés.
Les trois niveaux de lecture : De l'essence à l'intellect suprême
Sidi Abou Madian, un grand maître soufi, a dit : « Mon Dieu, amène-nous à comprendre par toi, car nous ne pouvons comprendre par toi que grâce à toi ». Cette prière révèle quelque chose d'humbling. Nous ne pouvons pas nous saisir nous-mêmes. Nous devons être saisis. Nous ne pouvons pas nous transformer nous-mêmes. Nous devons être transformés.
Pour y parvenir, il y a trois niveaux de lecture progressifs par lesquels nous devons passer. D'abord, la lecture par l'essence (az-zat), où nous commençons à percevoir la réalité non pas comme une série de formes séparées, mais comme l'expression d'une essence unifiée. Ensuite, la lecture par la raison, où nous accédons à une compréhension discursive, logique des mystères divins. Finalement, la lecture par l'intellect suprême (al-aql), où toute division entre le connaissant et le connu s'efface, où nous accédons à une gnose directe, une connaissance par union.
Ces trois niveaux ne sont pas des étapes qu'on franchit et qu'on laisse derrière soi. Ils coexistent, s'enrichissent mutuellement. C'est un processus de maturation progressive de la conscience.
L'adoration comme sublimation de l'amour
Qu'est-ce que véritablement adorer ? Bentounes reprend les paroles des maîtres : l'adoration est la sublimation de l'amour. C'est aimer sans compter, aimer à l'infini. C'est offrir sa présence entière à celui qu'on adore.
Or, voici la tragédie de tant de fidèles et de religieux : ils ont transformé l'adoration en ritualisme, en formalisme, en conformisme. C'est une inversion de sens. L'homme n'adore plus Dieu. Il adore les rituels. Il adore la religion à laquelle il appartient. Il adore sa propre conformité aux règles. Cela a produit chez lui de la rancœur, de la haine envers ceux qui adorent Dieu différemment de lui.
De la religion de l'amour et de la compassion, nous sommes passés à la religion du dénigrement et de l'affrontement. Nous nous servons des commandements divins les uns contre les autres au lieu de les utiliser les uns pour les autres. L'entraide, la solidarité, le dialogue sincère—ce sont des valeurs universelles contenues dans tous les messages révélés adressés à l'humanité depuis la nuit des temps.
Tous les fondateurs de religion, quand on lit leur histoire, nous parlent d'amour, de compassion, de miséricorde. Quelle que soit leur époque, quelle que soit leur culture, ce message revient constamment. Pourtant, ceux qui se réclament d'eux, des siècles plus tard, se comportent souvent à l'encontre de ces principes. C'est une contradiction béante.
Bentounes nous rappelle quelque chose d'essentiel : le judaïsme n'est pas né dans une synagogue. Le christianisme n'est pas né dans une église. L'islam n'est pas né dans une mosquée, ni le bouddhisme dans un temple. Où et comment ces religions sont-elles nées ? Toutes sans exception, dans la solitude, la retraite et l'adoration pure. L'histoire des prophètes, des envoyés et des sages nous montre que la relation par l'adoration aux principes premiers, à Dieu, n'était soumise à aucun conditionnement culturel. Ces êtres adoraient Dieu dans l'amour et la liberté. Ils cherchaient à remplir leur cœur de lumière par l'adoration, non leur raison par des règles et des doctrines qui sont devenues, à travers le temps, de plus en plus opaques, au point qu'elles nous voilent le chemin clair qu'ils nous avaient tracé.
Le Prophète Mohamed disait : rendez la voie facile et non difficile, annoncez la bonne nouvelle et taisez la mauvaise. Si la religion devient un ensemble de règles, de conditionnements psychiques vécus comme une contrainte exercée par le poids de la culpabilité, alors elle nous éloigne radicalement de Dieu. Ce n'est plus dans la proximité et l'amour que nous l'adorons, mais dans la crainte et l'éloignement. Or Dieu lui-même a déclaré : « Ma miséricorde a précédé mon courroux ». C'est l'ordre des priorités divines. C'est cela que nous oublions.
L'interdépendance secrète de la création
Nous devons prendre conscience de quelque chose de profond : toutes les créatures entretiennent entre elles des liens indispensables et subtils. Ces liens ne sont pas visibles, mais ils sont réels. Vouloir s'accaparer le divin pour se distinguer, pour se prévaloir de son élection par rapport à d'autres, nous prive de la joie de vivre en bonne harmonie avec tous les êtres. C'est une forme de poison spirituel, l'arrogance de croire qu'on détient seul la vérité.
Au contraire, plus nous réalisons notre interconnexion avec tout ce qui existe, plus nous goûtons à la paix. Plus nous reconnaissons l'autre dans son altérité radicale, plus nous pouvons le servir. Plus nous acceptons que le divin se manifeste de mille façons différentes, plus nous pouvons nous émerveiller de cette diversité.
Nous ne réalisons pas toujours combien l'attention que Dieu nous porte est constante tout au long de notre vie. Il est en permanence présent avec nous, en lien avec nous, nous guidant toujours par sa lumière afin de nous libérer de nos ténèbres. Il nous procure à travers la création tout ce dont nous avons besoin pour vivre : l'air, l'eau, la lumière, les nourritures terrestres ainsi que spirituelles. Nous vivons littéralement de ses dons à chaque instant.
Vers la réconciliation : La vision soufie de la thérapie de l'âme
En conclusion, le Cheikh souligne que de tout acte créateur—qu'il soit de nature artistique, politique, cognitive ou éthique—naîtra la réconciliation. Réconciliation de l'être humain avec son principe divin. Réconciliation de l'homme avec lui-même. Réconciliation de l'homme avec son prochain. Réconciliation de l'homme avec la création. C'est là la vision soufie de la thérapie de l'âme.
Cette vision conçoit la liberté créatrice de l'homme comme un don de Dieu. Un don par lequel Dieu a soufflé en lui de son esprit pour qu'il crée, qu'il procréé, qu'il transforme, qu'il renouvelle. Chacun de nous est porteur de cette possibilité créatrice. Et c'est par l'exercice conscient de cette créativité que nous accédons à la métamorphose de notre âme, après que celle-ci s'est délivrée de toutes ses illusions.
À l'instar du papillon déchirant sa chrysalide protectrice pour prendre son envol, nous devons nous libérer de nos carapaces de peur, de culpabilité, de conditionnement. Cette libération n'est pas un événement unique. C'est un processus continu. À chaque instant, nous avons la possibilité de mourir un peu à ce qui nous limite et de naître à une plus grande liberté.
La thérapie de l'âme que propose Bentounes n'est pas une thérapie au sens clinique. C'est une invitation à retrouver l'essence de la spiritualité musulmane. Une spiritualité qui n'oppose pas la raison et le cœur, qui accepte la complexité de l'être humain, qui honore à la fois notre dimension matérielle et notre dimension transcendante. C'est un appel à revenir à ce qui fait véritablement battre le cœur de l'islam : non pas des règles, mais une relation vivante avec le divin. Non pas une soumission aveugle, mais une liberté consciente. Non pas une religion de façade, mais une authentique transformation intérieure.
C'est un message d'espoir pour ceux qui sentent que quelque chose manque à leur pratique religieuse. Un message qui dit : la spiritualité authentique est encore possible. Elle est à votre portée. Elle demande du courage, de la sincérité, une volonté de transformation. Mais elle guérit. Elle pacifie. Elle unifie. Et elle rend possible cette réconciliation que notre monde désespérément recherche.
Conclusion
Nous avons parcouru ensemble les enseignements du Cheikh Khaled Bentounes, ce retour aux sources de la spiritualité musulmane. De l'image de Rumi nous définissant comme un isthme entre lumière et obscurité, jusqu'à la vision du papillon quittant sa chrysalide, nous avons découvert une compréhension de l'islam radicalement différente de celle qu'on nous présente souvent.
L'islam authentique n'est pas une liste de commandements à exécuter par peur du châtiment. Ce n'est pas une identité à brandir comme un étendard contre les autres. Ce n'est pas un système politique à imposer. C'est une relation vivante entre l'être humain et le divin. Une relation qui passe par le cœur avant de passer par la tête. Une relation qui nous demande de mourir constamment à nos illusions pour renaître à notre véritable nature.
La thérapie de l'âme commence quand nous acceptons cette mort intérieure. Quand nous cessons de prétendre détenir la vérité et que nous nous mettons humblement à l'écoute. Quand nous reconnaissons que l'ennemi aussi a quelque chose à nous enseigner. Quand nous comprenons que Dieu est plus proche de nous que notre propre jugulaire, comme le dit le Coran, et qu'aucun intermédiaire n'est nécessaire pour le rencontrer.
Ce livre nous parle aussi à travers ses silences. Il nous parle de ce que nous avons perdu en chemin : l'effervescence intellectuelle, le dialogue ouvert, l'acceptation de la diversité, la joie dans la pratique religieuse. Il nous rappelle que les plus grands penseurs de l'islam—Ibn Khaldoun, Averroès, Avicenne, Ibn Arabi, Rumi—n'étaient pas des légalistes rigides. C'étaient des êtres qui questionnaient, qui créaient, qui synthétisaient les savoirs de leur temps. Ils savaient que la religion doit vivre au présent, s'adapter à son époque, tout en restant fidèle à ses principes éternels.
La question que le Cheikh nous pose en filigrane est celle-ci : sommes-nous prêts à ce retour ? Sommes-nous prêts à abandoner les certitudes confortables, les dogmes rassurants, pour entrer dans l'incertitude fertile de la quête spirituelle ? Sommes-nous prêts à accueillir le divin tel qu'il se manifeste, plutôt que tel que nous l'avons imaginé ?
Si nous disons oui, alors commence la thérapie de l'âme. Elle commence dans le silence intérieur. Elle continue dans chaque action consciente. Elle s'approfondit à travers la relation authentique avec les autres. Et elle culmine dans cette expérience où nous ne faisons plus qu'un avec la création, où nous lisons enfin le langage que la vie parle constamment.
Cet ouvrage n'est pas un livre de confort. Il est un livre de réveil. Il dérange. Il conteste. Il réinvite. Mais il offre aussi quelque chose de précieux : la possibilité de retrouver la paix. Non pas la paix du sommeil dogmatique, mais la paix de celui qui s'est enfin réconcilié avec lui-même, avec les autres, avec Dieu. Et dans un monde fragmenté comme le nôtre, traversé par les tensions et les incompréhensions, c'est une promesse dont nous avons terriblement besoin.
Créez votre propre site internet avec Webador