Le Complot dans l'Imaginaire Arabo-Musulman

Publié le 24 février 2026 à 15:56

Article basé sur la lecture analytique de "Le Complot dans l'Imaginaire Arabo-Musulman" de Mohamed Ourya

Introduction

Pourquoi les sociétés musulmanes contemporaines peinent-elles à expliquer rationnellement leurs crises historiques ? Pourquoi la narration du complot s'est-elle imposée comme grille de lecture dominante de l'histoire ? Ces questions ne relèvent pas de la curiosité académique : elles structurent les débats publics, alimentent les discours politiques et façonnent la conscience collective de centaines de millions de personnes. Mohamed Ourya, dans son analyse rigoureuse, propose une réponse qui dérange : cette mentalité impute systématiquement à « l'autre » les erreurs historiques que le monde arabo-musulman refuse de s'attribuer. Ce n'est pas un accident culturel, c'est une construction idéologique qui a germé dans les fissures d'une rupture majeure—celle du XIe siècle, quand la réflexion philosophique et le rationalisme ont été progressivement marginalisés au profit du fatalisme et de la superstition. Comprendre le complot, c'est donc sonder les racines d'une paralysie épistémique dont nous héritons encore.

Une Mentalité Qui Refuse le Miroir

La culture arabo-musulmane s'est construit un refuge idéologique : l'imaginaire du complot. Ce refuge permet d'éviter une question insupportable : et si nos malheurs venaient de nous ? Cette évasion ne surgit pas naturellement. Elle a été cultivée, presque chirurgicalement, par les classes dirigeantes qui trouvaient là un intérêt politique majeur. En imputer la responsabilité à des puissances externes—le « Juif comploteur », l'Occident conspirateur—on libère instantanément le pouvoir de toute accountability. Mais cette mentalité repose sur un socle idéologique plus profond : le concept de l'umma.

L'umma est pensée comme une communauté homogène et unie, où toute contestation devient suspecte par essence. Toute critique interne est lue comme une trahison. Cette idéologie du ressentiment et de l'amertume—ce que Ourya appelle une « idéologie du déni »—dégage structurellement le musulman de sa responsabilité historique. Ce qui caractérise cette posture mentale, c'est le manque d'esprit critique systématique. Face aux difficultés réelles, on préfère un raccourci : tout s'explique par le complot. C'est simple, épuisant et irréputable. C'est aussi une forme d'impuissance qui se déguise en lucidité.

Abdullah ibn Saba : Entre Mythe et Nécessité Psychologique

Il existe un personnage qui cristallise cette dynamique : Abdullah ibn Saba. Tout ce que nous savons de cet homme provient d'un seul rapporteur : Saif ibn Umar. Et tout ce que transmis Saif ibn Umar passe par Tabari, qui le reprend sans vérification sérieuse. Historiquement, la fiabilité de Saif ibn Umar a été contestée par les savants eux-mêmes—il est considéré comme un mauvais transmetteur de hadith, suspecté de mensonge et de faiblesse. Cette fragilité des sources est capitale.

Selon le récit de Saif, Abdullah ibn Saba aurait été un Juif yéménite de mère noire, converti à l'islam sous le calife Uthman. Il aurait voyagé dans les terres musulmanes, cherchant à « corrompre les musulmans », puis s'établi en Égypte où il aurait prêché la vénération de 'Ali ibn Abi Talib, rassemblant des disciples pour une révolte secrète. Le récit insiste sur son antipathie supposée envers l'islam—suggestion implicite : un converti juif cherche à détruire l'islam de l'intérieur. Plus tard, l'historien persan Khavandshah proposerait une version alternative : ibn Saba aurait quitté Médine après avoir été mal reçu par le calife, ce rejet personnel expliquant sa haine ultérieure.

Or, plusieurs penseurs contemporains ont catégoriquement nié l'existence historique d'Abdullah ibn Saba. Taha Hussein considérait comme « totalement absurde » l'idée qu'un seul homme comploter contre une communauté entière. Ali al-Wardi avança que le personnage était mythique et qu'il correspondrait plutôt à 'Ammar ibn Yasir, un compagnon yéménite dont les déplacements—notamment en Égypte—et les positions politiques ressemblent à celles attribuées à ibn Saba.

Mais pourquoi cette figure s'est-elle imposée dans l'imaginaire collectif ? La réponse est troublante : Abdullah ibn Saba a fourni une solution à une contradiction insupportable. Les compagnons du Prophète avaient été élevés au rang de saints infaillibles, incapables de se tromper. Or, l'histoire était là pour prouver qu'ils s'étaient battus entre eux, qu'ils avaient défendu leurs intérêts politiques et économiques personnels, qu'ils s'étaient querellés lors du Fitna (la Grande Discorde). Cette réalité cognait contre le mythe. Pour préserver le mythe, il fallait un bouc émissaire, un tiers qui pouvait porter le poids des conflits réels. Abdullah ibn Saba a joué ce rôle avec une efficacité remarquable : Juif, comploteur, externe à la communauté—tout en lui permettait aux compagnons de rester purs.

C'est un « bricolage narcissique », selon la formule de Ourya. La conscience musulmane, incapable d'accepter la complexité et les conflits internes, s'est fabriqué une explication externe qui préserve l'image idéalisée de l'umma primitive.

Le Discours Islamiste et l'Emprisonnement Idéologique

Le salafisme, dans sa forme contemporaine, hérite de cette structure mentale et la radicalise. Ce discours repose sur trois piliers : un refus catégorique des idées occidentales, un culte du passé glorieux, et une conviction que la vérité se trouve nécessairement dans ce passé. C'est un dogmatisme a-historique, voire anti-historique. Ce qui caractérise cette pensée, c'est une fuite psychologique dans le passé—un « mécanisme de compensation », une nostalgie romantique qui remplace l'action présente.

Pourquoi cette fuite ? Parce que, selon Ourya qui s'appuie sur al-Jabri, la civilisation arabo-musulmane s'est construite sur le fiqh (la jurisprudence islamique). Le fiqh représente pour la raison arabe ce que le système cartésien représente pour la raison occidentale—un fondement épistémique, un mode de pensée structurant. Le discours islamiste, lui-même structuré par les catégories du fiqh, demeure prisonnier de la période de son élaboration—les premiers siècles de l'islam. Ce discours se considère tellement complet, tellement ultime, qu'il refuse de reconnaître ses propres lacunes. Quand quelque chose déraille, cela ne peut venir de l'intérieur de ce système parfait : cela vient nécessairement de l'extérieur.

C'est le mécanisme même qui fait fonctionner la théorie du complot : une certitude d'infaillibilité qui rejette systématiquement toute défaillance interne vers des puissances malveillantes externes. Et le Juif—réel ou mythique—redevient la figure idéale de cet ennemi externe.

La Restructuration de la Mémoire et les Conséquences Politiques

Regardons le verset coranique : « Vous êtes la meilleure communauté qu'on ait jamais tirée du sein de l'humanité » (3:110). Dans les exégèses classiques d'Ibn Kathir et Tabari, il désignait précisément la communauté des exilés mecquois. Mais il a été progressivement réinterprété pour s'appliquer à la communauté musulmane dans son ensemble—l'umma globale. Cette restructuration sémantique de la mémoire collective est révélatrice : on prend une affirmation historiquement circonscrite et on la transforme en dogme intemporel.

Émile Poulat, dans son analyse du « complot » comme catégorie mentale, identifie trois traits caractéristiques : une visée utopique d'une société idéale, une fracture radicale entre la réalité et cette utopie, et l'impossibilité d'appréhender rationnellement l'adversaire. La mentalité du complot divise le monde binaire : le pur et l'impur, le musulman authentique et le comploteur externe. C'est un raccourci qui rend la réalité complexe soudainement compréhensible.

Or, cette mentalité n'opère pas dans le vide politique. Elle a des corollaires psychosociaux concrets. Ourya les énumère : une victimisation qui privilégie l'appartenance tribale et familiale sur l'identité citoyenne, une tendance croissante à la dépendance et l'obéissance plutôt qu'à l'indépendance, un système éducatif basé sur la mémorisation plutôt que la compréhension, et paradoxalement, malgré les valeurs monothéistes prêchées, un égoïsme rampant dans les comportements collectifs.

Les pouvoirs en place, eux, ne sont pas dupes. Ils exploitent machiavéliquement ces théories du complot pour disqualifier l'opposition, maintenir le contrôle, et perpétuer un système où les populations sont découragées de toute participation politique active. L'Occident, l'impérialisme, les puissances externes deviennent des boucs émissaires commodes qui absorbent la responsabilité des défaillances gouvernementales. Et les populations, faibles en conscience politique et sociale, acceptent ce désenchantement : puisqu'il y a complot de l'extérieur, pourquoi participer ? Pourquoi s'engager ? Le discours du complot devient ainsi un instrument de paralysie politique.

Conclusion

Ce que Ourya nous montre, c'est que le complot dans l'imaginaire arabo-musulman n'est pas une aberration passagère. C'est une structure mentale profondément ancrée, héritée d'une rupture historique majeure (celle de la marginalisation du rationalisme au XIe siècle), cultivée intentionnellement par les classes dirigeantes, et perpétuée par des institutions idéologiques contemporaines comme le salafisme. Abdullah ibn Saba incarne cette structure : un fantasme historique qui permet de préserver l'image d'une communauté primitive immaculée en externalisant tous les conflits réels.

Le véritable enjeu n'est pas de débattre l'existence ou non d'ibn Saba. C'est de reconnaître comment ce type de narration fonctionne comme mécanisme de fuite collective. Tant que l'imaginaire musulman refusera de regarder en face les antagonismes politiques et les rivalités économiques réelles qui ont traversé l'histoire musulmane, tant qu'il continuera à chercher des explications externes plutôt que d'exercer un esprit critique interne, il restera prisonnnier d'une paralysie épistémique dont les pouvoirs politiques continuent d'exploiter la force. Sortir de cette logique du complot exige ce que la culture arabo-musulmane a progressivement abandonné : le rationalisme, la pensée critique, et l'acceptation courageuse de la complexité historique.