L'Islam sera spirituel ou ne sera plus :d'Éric Geoffroy
Le constat est brutal : le chaos ravage principalement les pays musulmans. Le djihadisme y a implanté son cancer. Et tandis que se propage cette défiguration sanglante de l'Islam, nous assistons à une inversion systématique des valeurs fondamentales du message coranique. C'est à partir de ce diagnostic sombre qu'Éric Geoffroy, islamologue réputé, livre une analyse implacable et une voie de sortie : seule une révolution spirituelle peut sauver l'Islam de sa propre sclérose.
Un hold-up sur la civilisation islamique
Ce qui frappe d'abord dans l'observation de Geoffroy, c'est l'identification précise du coupable : le wahhabisme et ses variantes salafistes. Loin d'être un retour authentique aux origines de l'Islam, comme le prétendent ses tenants, il s'agit d'une secte belliqueuse qui a effectué un véritable hold-up sur la civilisation islamique. Comment une lecture aussi réductrice s'est-elle imposée mondialement ? Par l'imposition d'une pensée unique, alors même que le Coran propose une polysémie dynamique – c'est-à-dire une multiplicité de lectures ouvertes et vivantes.
À l'opposé de cette rigidité dogmatique, le soufisme a toujours eu vocation à déconditionner et désenclaver l'être humain, à le conduire vers la beauté et la compassion. L'émir Abdelkader lui-même l'avait compris : "Ceux qui appartiennent à la religion de Mohamed l'ont dévoyé." Geoffroy est catégorique : le soufisme n'est pas une option parmi d'autres pour l'avenir de l'Islam. C'est la seule solution.
Mais comment en est-on arrivé là ? Pour le comprendre, il faut remonter aux origines du processus de normalisation qui a marqué les premiers siècles de l'Islam. Lorsque le message s'est propagé à une vitesse fulgurante dans des contrées aux cultures et substrats religieux divers, il fallait bien réguler cette expansion, établir une orthodoxie et une orthopraxie capables de vaincre les tendances schismatiques. Le problème : ce processus de sécurisation, compréhensible en soi, ne pouvait s'opérer sans éteindre progressivement la lumière prophétique initiale, sans refermer ce que la révélation avait ouvert, sans faire des compromis avec les mentalités archaïques héritées de l'époque pré-islamique. La routine s'est installée, puis a durci. Et comme l'avertit Geoffroy : la routine est suicidaire en matière de spiritualité.
L'inversion des valeurs : quand le message s'est vidé de son essence
Geoffroy énumère les inversions majeures avec la précision du chirurgien. L'universalisme religieux de l'Islam s'est rétréci à une dimension ethnique arabe. L'égalitarisme social s'est évaporé. La vision coranique d'une nature primordiale pure (fitra) a été écrasée sous l'obsession wahhabite du péché et de l'interdit. La liberté de responsabilité individuelle a cédé la place au fatalisme oriental, ce fameux maktoub ("c'est écrit"), travestissement du message originel.
Car l'Islam, contrairement à ce qu'on entend répéter, n'a jamais signifié une soumission passive de l'esclave envers son maître. Le Coran parle d'un mouvement d'adhésion, d'un élan d'amour vers Dieu, comme l'explique le penseur Arkoun. L'Islam a vocation à émanciper l'homme, à l'élever. Or, au lieu de cela, les juristes musulmans se sont focalisés sur les devoirs et les interdictions, négligeant les droits et les libertés. Le prophète Mohamed fondait son appréciation des comportements sur la miséricorde, nous rappelle l'historien Charfi. Son attitude était infiniment plus souple que celle des juristes qui allaient l'enfermer dans des catégories rigides.
Cette question de la liberté est centrale. Elle fait peur aux gardiens de la loi, qui soupçonnent toujours quelque faiblesse ou déviation chez le fidèle. Et le fidèle lui-même redoute cette liberté, car elle engage sa responsabilité devant Dieu. Pour le poète mystique Rumi, la liberté est une qualité que l'homme partage avec Dieu – c'est le dépôt divin (amanah) que seul parmi les créatures, l'homme a choisi d'assumer. Mohamed Charfi regrette amèrement que les oulamas n'aient pas construit une belle théorie de la liberté de conscience. Au contraire, ils ont légué une série de règles attentatoires à cette même liberté, aussi bien envers les musulmans qu'envers les gens du Livre et les autres.
Malek Chebel, avec sa verve habituelle, parle de cette "duplicité humaine" qui consiste à transformer un message d'émancipation en goulag spirituel. C'est malheureusement un paradoxe inhérent à la condition humaine : toute société génère ses propres contre-modèles, voire sa contrefaçon.
Le Coran propose bien d'autres chemins
Revenons au texte sacré lui-même. Qu'en dit-il vraiment sur la question religieuse ? Voilà qui surprendra ceux nourris au wahhabisme : le Coran énonce un pluralisme religieux, et cet énoncé a profondément gêné plus d'un commentateur musulman qui ne pouvait accepter la diversité des voies menant au salut.
Prenez le verset 148 de la sourate 2 : "Il y a pour chacun une direction vers laquelle il se tourne. Cherchez plutôt à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions." Ou encore le verset 85 de la sourate 3 : "Celui qui désire une autre religion que l'Islam..." Certains commentateurs modernes – Farid Esack, Mohamed Talbi, Hassan Hanafi et d'autres – y lisent un sens inclusif universaliste. Le Tabari, mort en 923, rapporte que les fidèles non-musulmans présents lors de la révélation du verset, notamment les Juifs, se seraient reconnus dans cet Islam qui les assurait aussi du salut s'ils suivaient leur propre tradition religieuse.
En d'autres termes, ce ne sont pas ceux qui adhèrent à une autre religion historique qui seront perdants, mais ceux qui nient leurs origines spirituelles et leur statut d'adorateur ici-bas. Ibn Arabi, ce géant de la mystique musulmane, l'explique magnifiquement : les religions révélées sont toutes des Lumières. Celle de Mohamed est comme la lumière du soleil parmi les étoiles. Lorsque le soleil apparaît, les lumières des astres ne disparaissent pas – elles sont seulement incluses dans la lumière supérieure. "C'est pourquoi notre religion nous intime de croire en tous les envoyés et en toutes les religions qu'ils ont amenées. Elles sont véritables et ne peuvent être considérées comme caduques." C'est la doctrine de l'abrogation qui relève, pour Ibn Arabi, de l'ignorance.
Abdelmajid Charfi va même plus loin : le Coran n'a jamais dit que le message de Mohamed abroge les messages précédents. Il les confirme et les domine. Or domination ne signifie pas abrogation. Et le Coran lui-même place la liberté religieuse au-dessus de tout : "Si Dieu ne repoussait pas certains hommes par d'autres, les ermitages, les églises, les synagogues et les mosquées, où le nom de Dieu est fréquemment invoqué, auraient été détruits." Remarquez-le bien : ce verset coranique fait de la défense de la liberté religieuse une cause supérieure pour laquelle on peut avoir recours aux armes.
Comme le synthétise Ferjani, les versets qui prônent la tolérance et le respect de la liberté de croire ou de ne pas croire ont une portée universelle, tandis que les versets dits de combat sont relatifs à un contexte historique particulier – celui de la Mecque du VIIe siècle – qui ne nous concerne plus.
Cela n'a pas empêché les lectures défigurantes : on a amalgamé grossièrement les croyants non-musulmans aux mécréants, alors que ce terme possède une densité sémantique considérable et désignait avant tout les Mecquois incrédules hostiles au prophète. Les musulmans eux-mêmes ont abusé de ce terme en interne pour disqualifier tout groupe qui ne partageait pas leur vue. Or, comme l'expose Geoffroy, peu ou prou, nous enfouissons tous la vérité ou la foi, nous sommes tous peu ou prou ingrats envers la grâce divine. C'est là le sens fondamental du mot kufr.
Le cancer du juridisme et l'atrophie de la vie spirituelle
Revenons à l'inversion systématique des valeurs. Un phénomène crucial a accentué cette déviation : l'hypertrophie de la jurisprudence. Le Coran ne représente que l'une des sources mineures sur le plan quantitatif dans la production de cette jurisprudence humaine qui s'est édifiée au fil des siècles. Résultat ? Un juridisme galopant a produit une orthopraxie dévoyée, obsédée par l'observance rituelle et le formalisme sclérosant, au détriment d'une pédagogie centrée sur l'éveil intérieur.
Certains savants l'avaient vu venir. Shushtari, mort en 945, réclamait déjà la "jurisprudence de Dieu". Abou Talib Al-Makki, mort en 996, proposait l'expression de "jurisprudence des cœurs". Mais le juridisme s'est renforcé par l'interventionnisme de la sphère politique. Il a écrasé sous son poids la voie initiatique des soufis, qui proposaient le dévoilement comme complément au texte révélé – non pour concurrencer la révélation, mais pour contrebalancer l'interprétation littéraliste et légaliste des savants attachés à la forme.
Au XVIIe siècle, Abd al-Wahhab al-Sha'rani a tenté de briser ce carcan. Il prônait l'ijtihad spirituel – l'effort d'interprétation appliqué au domaine du cœur – et condamnait tout à la fois les dérives du soufisme populaire et la sclérose du milieu des oulamas. Il appelait à suivre la voie mohammadienne en cherchant à vivre intérieurement le modèle du prophète, à entrer en contact subtil avec lui. Cette vision du prophète en rêve ou à l'état de veille devient une méthode cognitive qui permet de contourner les médiations religieuses traditionnelles. Certains saints de cette époque reçoivent ainsi directement du prophète l'indication de fonder leur propre tariqa – une forme de fondamentalisme spirituel, selon Geoffroy, qui est aussi un véritable mouvement de réforme, non pas réaction contre l'influence européenne, mais radicalement spiritualiste et non récupéré politiquement.
C'est un islam qui s'appuie sur cette parole d'Ali : "Connais les hommes par Dieu, et non Dieu par les hommes." Une théologie illuministe visant à restaurer l'Islam dans sa dimension universaliste.
Humanisme spirituel : l'homme au cœur du projet divin
Où réside la différence fondamentale entre l'humanisme occidental et l'humanisme spirituel islamique ? L'humanisme européen affirme l'homme en niant le ciel, en se percevant comme autosuffisant – ce qui aboutit finalement au néant matérialiste et à la destruction de l'environnement. L'humanisme spirituel, au contraire, place l'homme au cœur, non pas d'un projet humain fermé sur lui-même, mais du projet divin.
En Islam, l'être humain est pur néant sans l'existence que lui prête l'Être divin, le seul réel. L'homme accompli – cet insân kâmil que Iqbal rapproche du surhomme de Nietzsche – est celui qui réalise cette dépendance consciente et rayonnante. Il est la théophanie suprême de Dieu sur terre, la copie privilégiée du réel. Parmi les humains, c'est la femme qui exprime l'accomplissement le plus achevé de ce projet divin. Et voici qui heurte les mentalités conservatrices : la sacralité ne réside pas dans un temple, mais en l'homme lui-même.
Geoffroy cite Ibn Hazm : "Place ta confiance à l'homme pieux, même s'il ne partage pas ta religion, et méfie-toi de l'impie, même s'il appartient à ta religion." Il ne s'agit pas de tomber dans un relativisme mou, mais de reconnaître que la vertu transcende les frontières confessionnelles.
Cette ouverture interreligieuse suppose une émancipation de la raison. L'Islam originel était venu pour émanciper l'homme par la raison, et cette raison doit rester libre et ouverte. Ce qu'elle n'est plus dans les lectures conservatrices, où elle s'est asservie aux arguties des gardiens de la loi. Il faut rétablir cet équilibre perdu : une raison qui ne soit ni tyrannisée par le dogmatisme, ni coupée de la dimension spirituelle.
Ibn Arabi exposait d'ailleurs deux voies menant à la connaissance de Dieu : celle du dévoilement (mystique) et celle de la réflexion et de la démonstration rationnelle. Les deux sont légitimes. Mais Geoffroy note avec regret l'incapacité des musulmans contemporains à intégrer la métaphysique soufie, notamment celle du maître Ibn Arabi.
La spiritualité comme seule médication
Revenons à la question cruciale : comment sortir de cette impasse ? Geoffroy énumère les chantiers immenses qui attendent le musulman contemporain. Il faut promouvoir l'esprit critique dans les sociétés musulmanes. Il faut opérer l'évolution indispensable d'une pression sociale sur les comportements religieux vers un rapport individuel assumé au divin. Il faut éveiller une conscience éthique et écologique.
Mais d'abord, il faut restaurer l'immédiateté dans la relation entre l'homme et Dieu – celle-là même que l'Islam a préconisée dès le début de la révélation. Le prophète disait : "Lis le Coran comme s'il t'était révélé à toi-même." Cette voix d'éveil travaille à dégager un espace intérieur chez l'homme, à le conduire vers la seule libération qui vaille : celle qui délivre des illusions et des passions.
C'est pourquoi Geoffroy prône une théologie spirituelle de la libération. Il ne s'agit pas de sortir les masses de leur seul sous-développement matériel, mais avant tout culturel, politique et religieux. L'Alzheimer spirituel dont souffre le monde musulman ne peut se soigner qu'en retrouvant la mémoire de ses propres valeurs. Cette question taraude le penseur Mohamed Haddad : l'Alliance avec Dieu a-t-elle été rompue ? La promesse de donner aux musulmans la supériorité n'est-elle plus à l'ordre du jour ? Ces interrogations ne sont pas rhétoriques. Elles diagnostiquent une maladie profonde : le réflexe du repli identitaire a échoué dans sa forme politique, puis s'est saisi de la religion en en faisant un rempart idéologique contre les agressions du monde extérieur, contre son évolution trop rapide, contre la mondialisation.
Or, dans tout processus idéologique, on laisse peu de place à la raison ouverte et à la spiritualité – celle-ci soulève en effet la réflexion autocritique. On s'en tient au domaine des règles, des formes, des comportements. Et la mondialisation, loin d'arranger les choses, uniformise le rapport à la religion. Les anciens systèmes d'appartenance – "je suis turc, donc hanafite ; marocain, donc malikite" – se maintiennent plus ou moins, mais se superpose une nouvelle orthopraxie islamique internationalisée : le salafisme. Pour Geoffroy, ce n'est pas l'Islam qui aliène les hommes. C'est l'ignorance de ses vraies valeurs qui les asservit.
On a produit une inversion entre le message de l'Islam et sa réception dans les sociétés historiques. La solution ? Il faut dépoussiérer le texte de ses lectures réductrices et mutilantes pour redécouvrir son souffle initial révolutionnaire. Le Coran l'est de tous les points de vue : révolutionnaire dans sa spiritualité, sa morale, sa vision de l'homme. Et il ne peut être emprisonné dans des formules figées.
C'est pourquoi René Guénon nous rappelle une vérité métaphysique essentielle : l'Être divin ne peut devenir une idole car il est obligatoirement au-delà de toutes nos représentations, même les plus raffinées. Toute détermination est une limitation, donc une négation. Par suite, c'est la négation d'une détermination qui est une véritable affirmation. Cela signifie que fermer le Coran sur une interprétation unique, c'est nier la nature même de Dieu.
Il faut donc dégager le Coran des grilles de lecture qui l'instrumentalisent. Il faut contextualiser la révélation, distinguer nettement l'essence spirituelle universelle du message islamique des circonstances historiques de son incarnation. Shah Wali Allah l'avait déjà compris au XVIIIe siècle : "On ne peut appliquer les exigences de la première communauté de Médine aux sociétés modernes. Cela reviendrait à administrer à un enfant le remède initialement destiné à un adulte." Le temps change, et Dieu ne s'est certainement pas trompé en créant le monde moderne. Il y a une intention que nous devons décrypter. Plus encore, Il a envoyé avec cette modernité une miséricorde que nous devons recevoir.
C'est ici que le soufi devient crucial. Le soufi est fils de l'instant. Il perçoit la sagesse sous-jacente aux mutations brutales de notre époque, accepte et accueille même les conditions cycliques dans lesquelles sa vie s'insère, car il voit en elles l'expression de la volonté divine. À l'inverse, le salafiste se crispe sur un vécu qui est mort dans sa forme spatio-temporelle – l'Arabie du VIIe siècle. Un hadith avertit : "N'insultez pas le temps, car Dieu est le temps." Cette parole est révolutionnaire : elle sanctifie le présent, elle refuse la nostalgie paralysante.
Le soufi refuse aussi la casuistique stérile des juristes. Le prophète disait : "Trois cents chemins différents mènent à la Mecque. Il suffit de suivre l'un d'entre eux pour être sauvé." Cette flexibilité pragmatique heurte ceux qui cherchent des certitudes dogmatiques. Mais c'est précisément cette adaptabilité qui permet à l'Islam de rester vivant et pertinent. Le droit musulman n'est qu'une photographie de l'esprit de la Charia dans un environnement donné, nous rappelle Tarik Oubrou. C'est une image figée d'une réalité dynamique.
Un mystique disait autrefois : "Tout ce que l'intellect amasse en cinquante années, l'amour en un instant le consume, rendant pur et limpide celui qui aime. Jamais le pèlerin, en cent quarante jours, ne parcourra le chemin que l'amant parcourt en un regard." Voilà ce que les lectures juridiques, avec tout le respect dû à la Loi, ne peuvent pas saisir : la dimension de transformation radicale et instantanée que produit la relation amoureuse avec le divin.
Le soufisme : bien plus qu'une philosophie
Le soufisme n'est pas une philosophie abstraite. C'est une praxis initiatique, une expérience intérieure qui investit conjointement les domaines spirituels, psychologiques et corporels. Il est l'antidote au matérialisme religieux qui a gangrené l'Islam contemporain – ce matérialisme religieux qui, ironiquement, ressemble à s'y méprendre au matérialisme sécularisé qu'il prétend combattre.
Cependant, le soufisme lui-même n'a pas échappé à la sclérose générale de la culture islamique, patente à partir du XVe siècle. Deux péchés majeurs l'ont affaibli. D'abord, l'exclusivisme et la rivalité entre les voies tariqas, qui nuisent grandement au caractère universel du soufisme. La doctrine soufie enseigne que le véritable maître humain, c'est le prophète, et que Dieu seul guide. Personne n'a le monopole de la vérité spirituelle.
Le second péché majeur est le prosélytisme – l'idée qu'une voie serait supérieure aux autres. Cela contredit l'essence même du soufisme, qui reconnaît les multiples chemins vers Dieu. La doctrine soufie rappelle une vérité d'une clarté aveuglante : chacun a une relation particulière avec son Seigneur, comme l'écrivait Ibn Arabi. Personne ne peut imposer à autrui sa vision de l'Islam. C'est pourquoi l'Imam Shâdhili pouvait affirmer : "Celui qui meurt sans être imprégné de notre science est semblable au mourant qui ne s'est pas repenti de ses graves péchés."
Remarquez le ton : ce n'est pas une condamnation aigre, mais une invitation urgente à ne pas mourir spirituellement avant de mourir physiquement.
Geoffroy propose une image saisissante pour résumer tout cela : il appelle à sortir les masses de ce qu'il nomme une "schizophrénie islamiste". Chaque jour, nous voyons la modernité technologique s'accompagner de mentalités sclérosées, se nourrissant de la nostalgie d'un passé sublimé. On utilise les drones et les réseaux sociaux pour diffuser un message archaïque. C'est cette contradiction que le soufisme permet de dépasser : en restant enraciné dans la tradition prophétique, il actualise constamment son message pour le rendre pertinent.
L'homme comme théophanie divine
Revenons à la vision centrale du soufisme que Geoffroy réaffirme avec force : l'homme est la théophanie suprême de Dieu sur terre. C'est un énoncé révolutionnaire si on le prend au sérieux. Il signifie que chercher le divin en dehors de l'homme est une erreur. Que la sacralité s'éprouve d'abord à travers la reconnaissance de la dignité inviolable de chaque personne humaine. Que la mosquée la plus belle n'est pas celle en marbre et or, mais le cœur pur.
Voilà pourquoi Geoffroy considère que le véritable humanisme n'est possible qu'en passant par la spiritualité. L'humanisme occidental s'est fermé à Dieu et s'est perdu dans l'absurdité matérialiste. L'humanisme spirituel place l'homme – et surtout la femme – au cœur de la création, mais conscient de dépendre entièrement du divin. C'est une réconciliation radicale entre transcendance et immanence, entre le ciel et la terre.
Iqbal, le poète-philosophe pakistanais, résumait ainsi les trois besoins de l'humanité contemporaine : "Une interprétation spirituelle de l'univers. Une émancipation spirituelle de l'individu. Et des principes fondamentaux de portée universelle orientant l'évolution de la société humaine sur une base spirituelle."
Or, pour accéder à cette compréhension, il faut accepter ce que les spirituels du soufisme enseignent : les héritiers authentiques des prophètes ne sont pas les savants exotériques ou rationalistes dont la vision se restreint au monde des formes. Ce sont les soufis, ceux qui ont goûté à la réalité spirituelle. Un mystique disait : "Celui qui n'a pas été gratifié de la gustation spirituelle ne connaît de la réalité de la prophétie que le nom." Un savoir sans saveur, une érudition sans transformation intérieure.
C'est pourquoi Rumi pouvait dire : "La raison est bonne et désirable jusqu'à ce qu'elle te fasse parvenir à la porte du roi. Une fois arrivé à sa porte, répudie la raison, car à ce moment-là, elle te mène à ta perte." La raison nous conduit jusqu'à un certain seuil. Au-delà, seul l'amour peut nous guider.
Vers une nouvelle compréhension de l'Islam
Alors, comment conclure ? Geoffroy refuse le pessimisme. Oui, l'Islam traverse une crise profonde. Oui, les lectures réductionnistes ont fait des dégâts considérables. Mais l'Islam principal – celui qui n'a jamais cessé de couler souterrainement à travers les générations de spirituels, de poètes, de savants courageux – recèle tous les moyens doctrinaux et spirituels pour opérer une résurrection.
Selon Réda Benkirane, l'islamisme contemporain n'est pas un retour du religieux, comme on le croit souvent. C'est une nouvelle forme d'éradication du religieux, produite par la modernisation et la mondialisation. L'Islam originel, lui, contient les ressources pour restaurer ce qui a été perdu : une din al-qayyim, une "religion établie" (Coran 30:30), une expression de la religion immuable, adamique, telle que présentée dans le Coran.
Mais savons-nous encore lire le Coran ? C'est la question qui clôt l'interrogation de Geoffroy. Car tout dépend de nous. Les textes sont là, stables, immuables. Ce qui change, c'est notre capacité à les recevoir, à être transformés par eux, à les laisser nous bousculer dans nos certitudes.
C'est ce travail de transformation intérieure que Geoffroy appelle de ses vœux. Non pas une réforme au sens où l'entendent les idéologues – plus de règles, plus d'orthodoxie –, mais une refonte du sens, une restauration du lien d'immédiateté entre l'homme et son Seigneur. C'est cela qui permettra à l'Islam de redevenir ce qu'il n'a jamais vraiment cessé d'être : spirituel, libérateur, universel.
Ou l'Islam sera spirituel, ou il ne sera plus. Voilà le verdict de Geoffroy. C'est un appel au sursaut, un cri d'alarme lancé à une civilisation qui s'endort. Et peut-être que ce cri, qui provient du cœur même de la tradition, est précisément la miséricorde que Dieu envoie avec ce temps tourmenté.
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