L'Islam sera spirituel ou ne sera plus :d'Éric Geoffroy
Introduction : Un diagnostic alarmant
Éric Geoffroy commence par un constat sans détour : le chaos ravage les sociétés musulmanes, rongées par le cancer du djihadisme. Mais au-delà de ce symptôme visible, l'auteur identifie un mal plus profond : une inversion systématique des valeurs de l'Islam, née d'une négation délibérée de ses véritables enseignements.
Le wahhabisme : une secte belliqueuse qui a détourné l'Islam
Une déviation reconnue par les savants
Le wahhabisme est présenté comme une secte déviante, opinion largement partagée par les savants musulmans. Pourtant, cette lecture littéraliste s'est imposée mondialement, en prétendant retrouver un prétendu « islam des origines ». Il s'agit là d'une tragédie intellectuelle : un hold-up sur la civilisation islamique par une pensée unique qui étouffe la richesse polysémique du Coran.
La polysémie coranique contre le littéralisme wahhabite
Là où le Coran propose une polysémie dynamique—capable de parler à tous les contextes et à tous les cœurs—le wahhabisme impose une lecture figée, frustrante et dégénérée. Le Soufisme, à l'inverse, vise à déconditionner et désenclaver l'être humain, lui permettant de vivre la beauté et la compassion. Comme l'affirmait l'Émir Abdelkader : « Ceux qui appartiennent à la religion de Mohamed l'ont dévoyé. »
Appel à une révolution spirituelle
Dépasser la réforme pour une refonte du sens
Geoffroy ne croit pas à une simple « réforme » de l'Islam—trop souvent prisonnière des idéologies réductionnistes et littéralistes. Il appelle à une révolution spirituelle qui renouvelle notre regard sur soi et sur le monde.
Cette transformation ne peut advenir qu'en restaurant une spiritualité vivante capable d'insuffler sagesse et miséricorde, seule cure à l'atrophie de la perception spirituelle dont souffrent les musulmans contemporains. L'islamisme n'est rien d'autre qu'une défiguration radicale de l'Islam.
Le Soufisme comme seul remède
Pour Geoffroy, le Soufisme représente l'unique voie vers l'avenir de l'Islam. Le disciple doit devenir autonome, faire éclore en lui le maître intérieur. Paradoxalement, le djihadisme—par l'horreur qu'il suscite—pourrait provoquer ce sursaut radical, celui d'un retour à la spiritualité authentique.
La sclérose progressive de la pensée musulmane
Une scholastique purement apologétique
Geoffroy diagnostique un lent processus de sclérose qui a produit des archaïsmes dans la pensée musulmane. Ce n'est plus une simple réforme des formes qu'il faut, mais une refonte radicale du sens. Il faut rétablir l'équilibre entre :
- Une raison asservie aux arguties des gardiens de la loi
- Une raison libre et ouverte, capable de renouvellement
La routine est suicidaire en spiritualité : il faut constamment dépasser nos schémas mentaux. Le fondamentalisme religieux, lui, se crispe sur la lettre—un contexte spatio-temporel (l'Arabie du 7ème siècle) qui ne nous concerne plus.
Le processus historique d'inversion des valeurs
Normalisation nécessaire, mais au prix de la lumière prophétique
Toute civilisation engendre ses contrefaçons—l'homme est habité par le paradoxe. Lorsque l'Islam s'est répandu à vitesse fulgurante dans des contrées lointaines, aux cultures et substrats religieux divers, il a fallu réguler cette diversité. Un processus d'orthodoxie et d'orthopraxie devait émerger pour vaincre le schisme.
Mais cette normalisation, aussi compréhensible fut-elle, ne pouvait s'opérer sans estomper la lumière prophétique initiale, sans refermer ce que la révélation avait ouvert, sans opérer des compromis avec les mentalités archaïques pré-islamiques.
Les quatre grandes inversions
Geoffroy énumère les pilliers de l'Islam qui ont été renversés :
1. De l'universalisme à l'ethnicité L'Islam prônait un universalisme religieux ; on l'a rétréci à la dimension arabe.
2. De l'égalitarisme au hiérarchisme L'égalitarisme social coranique a été neutralisé par des structures hiérarchiques.
3. De la pureté originelle à l'obsession du péché La vision d'une nature primordiale pure (fitra) a été renversée par l'obsession du péché et de l'interdit.
4. De la liberté au fatalisme Aux principes coraniques de liberté et de responsabilité individuelle, on a opposé le fatalisme oriental—le fameux maktoub (« c'est écrit »).
Une vocation d'émancipation, non de soumission
L'Islam ne signifie pas l'esclavage
Contrairement aux apparences, l'Islam a vocation à émanciper l'homme, non à l'asservir. Comme l'indique Mahmoud Arkoun : le croyant n'est pas résigné devant Dieu, il a un élan d'amour vers Dieu, un mouvement d'adhésion à ce que Dieu lui propose.
L'Émir Abdelkader affirme que ceux qui restreignent la nature primordiale (fitra) à l'Islam historique « sont bien loin de la vérité ». L'Islam est d'abord un état de conscience, comme le souligne Cheikh Bentounes—une attitude de don de soi à Dieu, non une soumission servile.
L'absence de péché originel : une théologie de l'élévation
Adam créé à l'image de Dieu
Ibn Arabi rappelle que Dieu a créé Adam à son image. Adam incarne la pureté du miroir divin qu'est le monde. Loin d'être une punition, la chute a été une élévation spirituelle.
L'Imam Chādhili l'affirme : « Dieu ne précipita pas Adam sur terre pour l'amoindrir, mais pour l'amener à la perfection. » Ibn Ata Allah ajoute : « Ce qui avait l'apparence d'une chute constituait en réalité une élévation spirituelle. »
La méditation sufie comme rédemption
Ce bas monde est maudit pour celui qui s'y identifie, mais il devient support de contemplation pour l'être conscient de Dieu. La pratique sufie de la méditation permet de se souvenir de son origine divine et de réintégrer—au moins potentiellement—l'état d'homme accompli primordial.
L'hypertrophie de la jurisprudence : un droit coupé de la miséricorde
Les juristes ont occulté la miséricorde prophétique
Les juristes musulmans se sont concentrés sur les devoirs et les interdictions, oubliant les droits et les libertés. Le Prophète fondait son appréciation des comportements sur la miséricorde ; son attitude était bien plus souple que celle des juristes qui le suivirent.
La liberté fait peur aux gardiens de la loi
Pour Mohamed Charfi : « La liberté fait peur aux gardiens de la loi, car ils soupçonnent les fidèles de faiblesse ou de déviation. » Le fidèle, de son côté, craint cette liberté qui engage sa responsabilité. Rûmî affirme que la liberté est une qualité que l'homme partage avec Dieu, par le dépôt divin (amāna) qu'il est seul parmi les créatures à avoir choisi d'assumer.
Malheureusement, les savants n'ont jamais construit une théorie cohérente de la liberté de conscience. Au contraire, ils ont légué une série de règles attentatoires à la liberté, envers les musulmans comme envers les non-musulmans.
Un humanisme spirituel, non matérialiste
Placer l'homme au centre du projet divin
L'humanisme européen affirme l'homme en ayant le ciel. L'humanisme spirituel islamique place l'homme au centre, non d'un projet auto-suffisant menant au néant matérialiste, mais du projet divin lui-même.
En Islam, l'être humain est pur néant sans l'existence que lui prête l'Être divin—le seul réel. L'homme accompli ressemble au surhomme nietzschéen. Comme l'affirme Mohamed Iqbal, pour Geoffroy, seule l'ouverture interreligieuse s'avère porteuse d'avenir. Ibn Hazm disait : « Place ta confiance à l'homme pieux, même s'il ne partage pas ta religion, et méfie-toi de l'impie, même s'il appartient à ta religion. »
La question du pluralisme religieux
Un verset universaliste mal compris
Le Coran énonce clairement un pluralisme religieux dans le verset 148 de la Sourate 2 : « Il y a pour chacun une direction vers laquelle il se tourne. Cherchez plutôt à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. »
Cette diversité de voies menant au salut a gêné plus d'un commentateur musulman. Beaucoup ne pouvaient admettre que chacun puisse choisir sa propre voie vers Dieu. Or, selon une interprétation généreuse, le terme générique d'« Islam » englobe les croyants non-musulmans.
L'essence contre la forme
Seuls quelques auteurs comme Ibn Taymiyya limitent la religion à la révélation donnée au Prophète Muhammad. Un commentateur tardif, l'Iraquien Al-'Alûsî, affirme que l'Islam évoqué ici est un terme générique embrassant tous les croyants sincères. C'est le principe d'abandon confiant à Dieu qui est en jeu, non l'Islam historique avec ses vicissitudes terrestres.
De nombreux exégètes musulmans modernes—Farid Rahman, Hassan Hanafi, Mohamed Talbi, Farid Esack—ont confirmé cette lecture universaliste.
Tabari : un témoin ancien du pluralisme
Tabari, mort en 923, rapporte que les fidèles non-musulmans présents à la révélation du verset 85 de la Sourate 3 se seraient reconnus dans cet Islam les assurant du salut s'ils suivaient leur propre tradition. Selon de nombreux exégètes anciens et modernes, ce verset reçoit un sens inclusif universel : seront perdants non pas ceux d'une autre religion historique, mais ceux qui nient leurs origines spirituelles et leur statut d'adorateur.
L'abrogation des religions antérieures : un malentendu
Les religions révélées comme lumières multiples
Ibn Arabi offre une métaphore sublime : « Les religions révélées sont toutes des lumières. Parmi elles, celle de Muhammad est comme la lumière du soleil parmi les lumières des autres astres. »
Lorsque le soleil apparaît, les lumières des astres se cachent mais continuent d'exister—elles ne sont pas annihilées. Les autres religions continuent donc à exister et à remplir leurs fonctions illuminatrices pour leurs adeptes. Notre religion nous intime de croire en tous les envoyés et en toutes les religions qu'ils ont amenées.
C'est l'opinion des ignorants de croire à l'abrogation radicale. Les religions révélées sont diverses parce que chacune s'établit dans une relation particulière à Dieu. L'Islam reste la plus achevée—car la plus récemment révélée—mais cela ne contredit nullement l'efficacité spirituelle des autres.
Abdelmajid Charfi affirme que le Coran ne dit jamais que le message de Muhammad abroge les messages précédents ; il les confirme et les domine. Or domination ne signifie pas abrogation.
La liberté religieuse : une cause pour l'épée
Un verset oublié sur la défense des lieux de culte
Le Coran énonce dans la Sourate du Pèlerinage : « Si Dieu ne repoussait pas certains hommes par d'autres, les ermitages, les églises, les synagogues et les mosquées où le nom de Dieu est fréquemment invoqué auraient été détruits. »
Geoffroy souligne que ce verset fait de la défense de la liberté religieuse la cause supérieure pour laquelle on peut avoir recours aux armes.
Ferjani le confirme : les versets prônant la tolérance et le respect de la liberté de croire ont une portée universelle, tandis que les versets dits de combat sont relatifs à une situation particulière, un contexte historique qui ne nous concerne plus.
Les amalgames destructeurs : du terme « kafir »
Effondrement de la sémantique coranique
L'islam contemporain a subi des amalgames grossiers identifiant les croyants non-musulmans aux mécréants (kāfir). Or ce terme, possédant une densité sémantique considérable, désignait avant tout les Mecquois incrédules et hostiles au Prophète.
Les musulmans ont copieuseusement abusé de ce terme en interne pour disqualifier dogmatiquement d'autres groupes musulmans. Fondamentalement, qu'on soit musulman ou non, nous enfouissons toujours peu ou prou la vérité ou la foi ; nous sommes toujours peu ou prou ingrats envers la grâce divine. Tels sont les sens réels de la racine k-f-r.
Les trois nécessités pour l'Islam contemporain
Un programme de transformation radicale
Iqbal énonce les trois chantiers immenses qui attendent le musulman :
- Une interprétation spirituelle de l'univers
- L'émancipation spirituelle de l'individu
- Des principes fondamentaux universels orientant l'évolution de la société sur base spirituelle
Geoffroy ajoute plusieurs urgences :
- La promotion de l'esprit critique dans les sociétés musulmanes
- L'évolution d'une pression sociale vers un rapport individuel et assumé au divin
- L'éveil d'une conscience éthique et écologique
Il faut restaurer l'immédiateté de la relation de l'homme avec le divin, celle que l'Islam a préconisée dès le début. Comme le dit le Prophète : « Lis le Coran comme s'il t'était révélé à toi-même. » Cette voix d'éveil travaille à dégager un espace intérieur pour accéder à la seule libération qui vaille : celle qui délivre des illusions et des passions.
Les soufis réformateurs du XVI : un fondamentalisme spirituel
Sha'rānī et l'ijtihād spirituel
Au XVIIe siècle, Sha'rānī prône l'ijtihād spirituel—l'effort interprétatif personnel appliqué à la dimension interne de la foi. Il condamne les déviations du soufisme populaire tout autant que la sclérose du milieu des savants traditionnels. Il appelle à suivre la voie muhammadienne authentique, al-Muhammadiya.
Son innovation majeure : encourager les fidèles à se référer directement au Prophète, en cherchant à vivre intérieurement son modèle et à entrer en contact subtil avec lui. La vision du Prophète en rêve—ou plus rarement à l'état de veille—devient la méthode cognitive permettant de court-circuiter les médiations religieuses traditionnelles.
Une réforme radicalement spirituelle
Cette vision est décisive : l'affiliation à une ou plusieurs tarīqa reste de mise, car elles demeurent autant de voies menant au Prophète, mais leur importance est minimisée. Certains saints de cette époque—comme Abd al-Qādir al-Jīlānī, al-Tijānī ou Ibn Idrīs—reçoivent directement du Prophète l'indication de fonder leur propre tarīqa.
Il s'agit là d'un fondamentalisme spirituel, selon Geoffroy—un mouvement de réforme qui :
- Ne vient pas en réaction à l'influence européenne
- Est radicalement spiritualiste, non politisé
- S'appuie sur cette parole d'Ali : « Connais les hommes par Dieu, et non Dieu par les hommes »
C'est une théologie illuministe visant à restaurer l'Islam dans sa dimension universaliste originelle.
Les héritiers véritables des prophètes
La gnose mystique contre l'exotérisme
Pour Sha'dhilī, celui qui n'a pas été gratifié de la gustation spirituelle (dhawq) ne connaît de la prophétie que le nom. En d'autres termes, explique Geoffroy, les spirituels de l'Islam—les soufis—sont les véritables héritiers des prophètes, et non les savants exotériques ou rationalistes dont la vision se restreint au monde des formes.
Cette distinction est capitale : il existe deux chemins vers la connaissance de Dieu, selon Ibn Arabi :
- Le dévoilement (kashf)—l'expérience directe et intuitive
- La réflexion et la démonstration rationnelle (istidlāl)
Le second chemin, bien qu'utile, reste limité. Rûmî le dit magistralement : « La raison est bonne et désirable jusqu'à ce qu'elle te fasse parvenir à la porte du roi. Une fois arrivé à sa porte, répudie la raison, car à ce moment-là elle te mène à ta perte. »
L'incapacité des musulmans à intégrer la métaphysique sufie
Geoffroy note une tragédie : les musulmans n'ont pas su intégrer la métaphysique sufie, notamment celle d'Ibn Arabi—la plus sophistiquée et universelle expression de la sagesse islamique. Cette lacune prive l'Islam contemporain d'une ressource doctrinale et spirituelle décisive.
Le péché majeur du soufisme : l'exclusivisme
Rivalités et prosélytisme
Le Soufisme a également souffert de deux péchés majeurs :
1. L'exclusivisme et la rivalité entre les voies Les différentes tarīqa se sont parfois perçues comme rivales, nuisant au caractère universel du Soufisme. Or, la doctrine sufie enseigne que le véritable maître humain est le Prophète, et que Dieu seul guide véritablement.
2. Le prosélytisme Le Soufisme s'est parfois réduit à un recrutement communautaire, oubliant sa vocation initiale d'illumination universelle.
La sclérose générale
Le Soufisme a également été touché par la sclérose qui a figé la culture islamique à partir du XVe siècle. Des formes rigides ont remplacé l'expérience vivante ; les tarīqa se sont bureaucratisées.
La crise du modèle confrérique
Du disciple autonome au maître intérieur
Geoffroy note également la crise du modèle traditionnel de confrérie sufie. L'époque contemporaine exige une évolution radicale : le disciple ne doit plus dépendre indéfiniment d'un maître humain, mais devenir autonome et faire éclore en lui le maître intérieur.
Cette transition est difficile car elle requiert une maturité spirituelle et une responsabilité personnelle que beaucoup ne sont pas prêts à assumer. Pourtant, c'est la seule voie viable pour un Soufisme vivant et universel au XXIe siècle.
Les apports symboliques du Soufisme
Une vision sacralisée de l'humanité
Le Soufisme nous rappelle que l'homme est la Théophanie suprême de Dieu sur terre—la copie privilégiée du réel. Le projet divin à son égard a du sens, même s'il nous échappe souvent.
Parmi tous les humains, la femme est l'expression la plus accomplie de ce projet divin. Contrairement aux lectures patriarcales qui ont asservi les traditions islamiques, le Soufisme reconnaît l'égalité et même la supériorité spirituelle de la femme.
Le sacré dans l'humain, non dans les temples
La sacralité ne réside pas dans un temple, mais dans l'être humain lui-même. C'est une révolution herméneutique profonde : ce n'est pas le bâtiment qui sanctifie ; c'est l'homme, creuset de la présence divine.
Une praxis initiatique, non une philosophie
Le Soufisme n'est pas une philosophie abstraite mais une praxis initiatique—une expérience intérieure qui investit conjointement les domaines spirituels, psychologiques et corporels. C'est une alchimie vivante transformant l'être du cœur vers l'extérieur.
Le paradoxe du monothéisme
L'ésotérisme comme sauvegarde du tawhīd
Henri Corbin, dans Le Paradoxe du monothéisme, affirme que le monothéisme ne trouve son salut et sa vérité qu'en atteignant sa forme ésotérique. Pour la conscience naïve, cela semble détruire le monothéisme, mais c'est précisément là que réside sa véritable préservation.
Le symbole de cette foi ésotérique est : « Il n'y a dans l'être que Dieu »—énoncé qui, bien compris, libère de tout idolâtrie et dépasse toute prétention humaine.
L'islamisme : une nouvelle forme d'éradication du religieux
Le diagnostic de Réda Benkirane
Pour Réda Benkirane, l'islamisme n'est pas un retour du religieux, mais une nouvelle forme d'éradication du religieux produite par la modernisation et la mondialisation. L'idéologie a remplacé la spiritualité ; le politique a asservi le sacré.
L'Islam originel recèle les moyens doctrinaux et spirituels d'opérer cette résurrection. Mais les musulmans historiques peuvent-ils encore en porter le message ?
Il leur faudrait d'abord redécouvrir en son sein l'Islam universel, expression de la religion immuable, le dīn al-qayyim adamique tel que présenté dans le Coran. Mais savons-nous lire le Coran ?
La schizophrénie islamiste : modernité technologique, mentalité sclérosée
Le double pièges de l'époque
Chaque jour le confirme : la modernité technologique peut s'accompagner de mentalités profondément sclérosées, se nourrissant de la nostalgie d'un passé sublimé et irréel. C'est une schizophrénie caractéristique : on utilise WhatsApp et les drones, mais on pense comme au VIIe siècle.
Le soufi, fils de l'instant
Le soufi est fils de l'instant. Il perçoit la sagesse sous-jacente aux mutations brutales que nous connaissons. Il accepte et accueille même les conditions cycliques de sa vie, car il y voit l'expression et l'actualisation de la volonté divine.
À l'inverse, le salafiste se crispe sur un vécu mort dans sa forme spatio-temporelle—l'Arabie du VIIe siècle. Le Prophète disait : « N'insultez pas le temps, car Dieu est le temps. »
Une intention divine dans la modernité
Bidart l'affirme dans Un Islam pour notre temps : « Dieu ne s'est certainement pas trompé en créant le monde moderne. Il y a eu une intention que nous devons décrypter. » Plus encore, avec la modernité, Dieu a envoyé une miséricorde que nous devons recevoir, non combattre.
L'amour contre l'intellect : la primauté du cœur
Le consume de 50 ans par l'instant de l'amour
Naffī (mort en 1300) résume magnifiquement cette hiérarchie :
« Tout ce que l'intellect amasse en 50 années, l'amour en un instant le consume, rendant pur et limpide celui qui aime. Jamais le pèlerin, en cent quarante ans, ne parcourra le chemin que l'amant en un regard parcourt. »
Cette priorité du cœur sur la raison discursive caractérise le Soufisme authentique. Ce n'est pas une négation de l'intellect, mais sa dépassement par une connaissance directe et amoureuse.
Le pragmatisme du fils de l'instant
Refus de la casuistique juridique
Le fils de l'instant est pragmatique ; il refuse la casuistique stérile des juristes qui s'enferrent dans des distinctions sans fin. Le Prophète disait : « 300 chemins différents mènent à Macharia. Il suffit de suivre l'un d'entre eux pour être sauvé. »
Cette parole prophétique libère de l'obsession d'une uniformité figée. Elle reconnaît la pluralité des chemins pourvu qu'ils visent au bien et à la proximité divine.
Le droit comme photographie, non comme essence
Tarik Oubrou l'affirme : le droit musulman n'est qu'une photographie de l'esprit de la Charia dans un environnement donné. Ce n'est pas l'essence intemporelle ; c'est une incarnation historique et contextuelle. La Charia, elle, embrasse l'universel et l'éternel—elle s'adresse aux minorités comme aux majorités, aux anciens comme aux modernes.
Une théologie de la libération spirituelle
Sortir de la prison du sous-développement
Geoffroy prône une théologie spirituelle de la libération : il faut sortir les masses de leur sous-développement matériel, certes, mais surtout de leur sous-développement culturel, politique et religieux.
La question de l'alliance rompue
Mohamed Haddad pose une question vertigineuse : l'Alliance avec Dieu est-elle rompue ? La promesse faite à la communauté musulmane de lui donner la supériorité n'était-elle valide que pour une époque ? Son appartenance à la religion musulmane jusqu'à la fin des temps n'est-elle plus à tester ?
L'idéologie comme rempart inefficace
Le réflexe du repli identitaire a d'abord échoué sous forme politique, puis s'est saisi de la religion en faisant un rempart idéologique contre les agressions du monde extérieur, son évolution trop rapide, la mondialisation.
Comme dans toute idéologie, on laisse peu de place à la raison ouverte et à la spiritualité—car celle-ci soulève l'autocritique. On s'en tient au domaine des règles, des formes, des comportements. La mondialisation uniformise le rapport à la religion : on reste turc donc hanafite, marocain donc malikite, mais on se superpose une nouvelle orthopraxie internationalisée—le salafisme standardisé.
L'ignorance des vraies valeurs : cause réelle de l'aliénation
Ce n'est pas l'Islam qui aliène
Ce n'est pas l'Islam qui aliène les hommes ; c'est l'ignorance de ses vraies valeurs. On a produit une inversion entre le message de l'Islam et sa réception historique.
Geoffroy appelle à dépoussiérer le texte de ses lectures réductrices et mutilantes pour redécouvrir son souffle initial révolutionnaire. Le Coran, lui, a été révolutionnaire de tous les points de vue.
Au-delà de toute représentation
L'Être divin ne peut devenir une idole car il est obligatoirement au-delà de toutes nos représentations, même les plus raffinées. Comme l'explique René Guénon : « Toute détermination est une limitation, donc une négation. Par suite, c'est la négation d'une détermination qui est une véritable affirmation. »
Les tâches concrètes : dégager le Coran de ses lectures asservies
Contextualiser sans relativiser
Il faut dégager le Coran des grilles de lecture qui l'instrumentalisent. Cela signifie :
- Contextualiser la révélation—reconnaître son ancrage historique
- Distinguer l'essence spirituelle universelle du message islamique
- Séparer les circonstances de son incarnation terrestres
Shah Walī Allah affirme : « On ne peut appliquer les exigences de la première communauté de Médine aux sociétés modernes. Cela reviendrait à administrer le remède destiné à un adulte à un jeune enfant. »
L'impératif du renouvellement perpétuel
Shadhilī dit : « Celui qui meurt sans être imprégné de notre science est semblable au mourant qui ne s'est pas repenti de ses graves péchés. » Il ne s'agit pas de science juridique stérile, mais de connaissance spirituelle vivante, constamment renouvelée par chaque génération.
Conclusion : L'Islam sera spirituel ou ne sera plus
L'enjeu est existentiel : face au chaos djihadiste et à la sclérose idéologique, l'Islam ne peut se sauver que par un retour massif et lucide à sa dimension spirituelle. Non un retour nostalgique, mais une résurrection créatrice de sa sagesse intemporelle appliquée aux défis contemporains.
Cela exige :
- Une réforme radicale du rapport à la Charia et au droit
- Une émancipation spirituelle de chaque fidèle
- Un rejet lucide des idéologies qui parasitent le message prophétique
- Une ouverture universelle retrouvant le pluralisme du Coran originel
Retrouver le pluralisme coranique originel
Le Coran énonce clairement qu'il existe de multiples chemins vers Dieu. Cette vérité simple—qui devrait être évidente—a été obscurcie par des siècles de littéralisme réducteur. Retrouver cette ouverture n'est pas une trahison de l'Islam, c'en est au contraire la restauration authentique.
Chaque tradition religieuse, chaque spiritualité sincère porte en elle une lumière divine. L'Islam ne supprime pas ces lumières ; il les récapitule dans une lumière plus brillante, celle du soleil parmi les étoiles. Mais les étoiles continuent de briller pour ceux qui les contemplent.
Un appel à la conscience personnelle
Geoffrey soulève une dernière question critique : « Savons-nous lire le Coran ? » Cette interrogation ne porte pas sur une capacité intellectuelle, mais sur une capacité spirituelle—celle-ci à être réceptif à la parole divine, à la laisser nous transformer, à la vivre plutôt que de la réciter.
Lire le Coran comme s'il nous était révélé à nous-mêmes, personnellement, ici et maintenant. Tel est le défi lancé aux musulmans contemporains. Non pas une lecture savante, mais une lecture existentielle ; non pas une lecture conforme à la tradition, mais une lecture vivante qui nous brûle de l'intérieur.
La parole de Shadhilī : dernier avertissement
« Celui qui meurt sans être imprégné de notre science est semblable au mourant qui ne s'est pas repenti de ses graves péchés. »
Cette parole résonne comme un ultime appel : il ne s'agit pas de maîtriser les subtilités du droit islamique ou de mémoriser les hadits. Il s'agit d'être imprégné—littéralement saturé, imbibé—de la sagesse spirituelle de l'Islam. C'est une imprégnation du cœur, non de l'intellect.
Mourir sans cette imprégnation spirituelle, c'est mourir sans avoir vraiment vécu. C'est traverser la vie en tant que cadavre ambulant, marchant sans âme, parlant sans conscience.
Une fenêtre de salut : le djihadisme comme catalyseur
Paradoxalement, l'horreur du djihadisme pourrait devenir catalyseur d'une résurrection spirituelle. Comme une maladie grave force le malade à réévaluer sa vie, le cancer du fondamentalisme violent force les musulmans à se poser les vraies questions : Qu'est réellement l'Islam ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?
Cette crise existentielle, bien digérée et intégrée, pourrait générer le sursaut radical dont parle Geoffroy—non pas un retour en arrière, mais un bond en avant vers une spiritualité mûre, consciente et compatissante.
Les trois piliers de la renaissance islamique
Récapitulons les trois conditions sine qua non d'une renaissance de l'Islam :
1. Une interprétation spirituelle de l'univers Cessez de voir le cosmos comme un mécanisme mort et sans sens. Voyez-le comme la théophanie vivante de Dieu, chaque atome chantant la gloire divine. Cette vision restaure le sacré dans chaque moment, chaque rencontre.
2. L'émancipation spirituelle de l'individu Sortez de la tutelle des institutions religieuses sclérosées. Devenez votre propre maître sous la direction divine. La médiation humaine reste utile, mais elle ne doit pas vous priver de l'immédiateté de la relation à Dieu. Chacun a une relation particulière et unique avec son Seigneur.
3. Des principes fondamentaux universels Formulez une éthique spirituelle applicable à tous les humains, quelle que soit leur tradition religieuse. Cette éthique doit guider l'évolution de la société vers plus de justice, de miséricorde et de beauté.
Le soufisme comme seule médecine
Après avoir diagnostiqué le mal—l'inversion des valeurs, la domination de l'idéologie sur la spiritualité, l'atrophie du cœur—Geoffroy prescrit le remède : le Soufisme.
Non un soufisme folklorique, dégénéré en superstitions populaires. Non un soufisme politique ou nationaliste. Mais un Soufisme originel, universel, radicalement spirituel et libérateur.
Ce Soufisme appelle :
- À la décondition de l'être humain, ce dépouillement de toutes les fausses certitudes héritées
- À l'expérience directe du divin, pas seulement la croyance intellectuelle
- À la transformation interne, cette alchimie qui convertit les vils métaux de l'ego en or pur
- À la compassion universelle, cet amour qui ne connaît pas de frontières religieuses ou nationales
Contre l'idéologie : la raison libérée et ouverte
Geoffroy insiste : il ne s'agit pas de rejeter la raison. Il s'agit de libérer la raison des chaînes de l'idéologie, du dogmatisme et du littéralisme réducteur.
La raison vraie est ouverte, elle dialogue avec l'intuition, elle reste humble face aux mystères qu'elle ne peut sonder. C'est cette raison qui bâtit les civilisations, qui guérit les malades, qui rédige les poésies sublimes.
La raison fausse est asservie aux intérêts de pouvoir, elle écrase la complexité sous des formules simplistes, elle prétend tout expliquer, tout contrôler, tout normer.
La routine comme poison spirituel
« La routine est suicidaire en matière de spiritualité. »
Cette affirmation de Geoffroy devrait être gravée sur le cœur de chaque musulman. La prière devient poison quand elle devient habitude mécanique. Le jeûne devient prison quand il n'est que respect de règles externes. Le pèlerinage devient tourisme quand il est vidé de son intériorité.
Chaque jour, chaque moment, il faut dépasser nos schémas mentaux, nous renouveler, nous redécouvrir. Le Coran doit être chaque jour une révélation nouvelle. Le Prophète doit être chaque instant une présence vivante. Dieu doit être à chaque respiration une présence brûlante.
L'humanité attend une nouvelle parole
Face à la crise écologique, aux injustices sociales, aux aliénations technologiques de nos sociétés, l'humanité attend une parole nouvelle—qui soit cependant vieille de 1400 ans.
Cette parole ne peut venir que d'une Islam spirituel, vivant, universel. Pas d'un Islam momifié dans les musées. Pas d'un Islam weaponisé au service de la politique. Pas d'un Islam réduit à un ensemble de règles et d'interdictions.
L'humanité attend que les musulmans retrouvent le message libérateur originel : vous êtes créés à l'image de Dieu, vous êtes investis de sa couronne royale, vous êtes dépositaires de sa miséricorde infinie.
L'ultime question : serons-nous à la hauteur ?
Geoffroy laisse cette question en suspens—volontairement, sans doute. Les musulmans peuvent-ils redécouvrir la dimension spirituelle universelle de l'Islam ? Les institutions religieuses lâcheront-elles prise pour que naisse une spiritualité libre ? Les savants renonceront-ils à leur monopole du sens ?
Il n'y a pas de garantie. L'histoire ne progresse pas linéairement. On peut très bien imaginer un Islam qui s'endurcit davantage, qui se replie davantage, qui devient davantage idéologique.
Mais il est également possible que, face à l'abîme du djihadisme et de la mondialisation brutale, une génération nouvelle de musulmans se lève, fiévreuse, assoiffée de sens vrai, de spiritualité authentique. Cette génération pourrait redécouvrir Ibn Arabi, Rûmî, Hafiz, Rabia—ces géants du cœur dont la sagesse n'a jamais perdu sa fraîcheur.
Le cri d'alarme et l'espoir
Le titre du livre—L'Islam sera spirituel ou ne sera plus—n'est pas une menace, c'est une diagnose clinique. Un organisme qui perd son âme meurt. L'Islam sans spiritualité n'est plus l'Islam ; c'est un cadavre qui marche, une forme sans contenu, une lettre sans esprit.
Mais il contient aussi un appel et une promesse : si l'Islam retrouve sa spiritualité, s'il se purifie des scories idéologiques, s'il redevient ce qu'il a toujours été au cœur—une relation vivante, brûlante, transformatrice avec le divin—alors il aura une parole pour le monde.
L'appel final : lecteur, à toi de jouer
Geoffroy, en filigrane, pose l'enjeu à chaque lecteur musulman : Es-tu capable de cette révolution interne ? Peux-tu abandonner les certitudes hérités pour redécouvrir la fraîcheur de la révélation ? Oses-tu lire le Coran comme s'il t'était révélé à toi seul, ici, maintenant ?
Car c'est cela, finalement, que signifie "L'Islam sera spirituel ou ne sera plus" : il n'y a pas de solution collective sans transformation personnelle. Il n'y a pas de renaissance de l'Islam sans renaissance de chaque musulman, dans son cœur, dans son âme, dans sa relation intime avec le divin.
Épilogue : Un dernier mot de Geoffroy
Pour conclure dans l'esprit de l'auteur : le chaos qui règne dans les sociétés musulmanes n'est pas une fatalité. C'est un signal d'alarme, une sonnette qui nous secoue d'un sommeil dogmatique.
L'heure est venue de choisir : resteras-tu enseveli sous les gravats de l'idéologie et du littéralisme ? Ou accepteras-tu de mourir à toi-même pour renaître dans la lumière spirituelle authentique ?
L'Islam sera spirituel ou ne sera plus. À nous de décider quel sera l'Islam de demain.
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