Manifeste pour un Islam des Lumières

Publié le 24 février 2026 à 13:06

A partir de Manifeste pour un Islam des Lumières.

Trois piliers pour transformer l'islam

Malek Chebel propose une vision radicale : un Islam des Lumières fondé sur trois lignes de force :

  1. Marier foi et raison
  2. Juguler les violences obscures
  3. Partager la voie de la paix et du respect

C'est un programme ambitieux qui repose sur une observation dérangeante : la majorité des musulmans ignorent leur propre religion.

Le repli de l'ignorance sécurisante

La plupart des musulmans manquent d'un minimum de connaissances religieuses. Ils ne peuvent juger l'islam que par les discours redondants tenus à la mosquée. Pour eux, la religion offre des garanties morales rassurantes — une adhésion obscure et indémontrable.

Cette adhésion repose sur :

  • La foi rendue au Prophète
  • La vénération du Coran
  • Le respect quasi-absolu des théologiens (oulémas)
  • La soumission au personnel religieux

C'est un système profondément conservateur, où penser par soi-même est considéré comme une menace.

L'impossible critique de l'islam

Chebel soulève un problème fondamental : il est intellectuellement impossible de parler de l'islam autrement qu'en le valorisant.

Toute critique objective est perçue comme une attaque. On doit applaudir ses réalisations historiques, flatter ses pratiques actuelles. Le doute n'est pas permis.

C'est pour cela qu'il propose une réforme en 27 points. Le premier est crucial : une nouvelle interprétation des textes prenant en compte l'évolution historique.

Au lieu de chercher à adapter la modernité à l'islam, il faut adapter l'islam à la modernité. Ce renversement de perspective est révolutionnaire.

Le déni de la raison

Chebel observe un phénomène frappant : la faiblesse de la pensée rationnelle dans la pensée religieuse musulmane.

Il note un véritable dénigrement de la science — particulièrement des sciences humaines — sous prétexte qu'elles sont "occidentales" et non "orientales". Comme si la raison avait une couleur de peau.

Cette attitude masque une réalité politique : les élites religieuses savent que l'élévation du niveau de vie passe par l'acquisition de connaissances rationnelles. Or, ces deux facteurs — science et éducation — limitent directement leur propre influence.

La raison est l'ennemi du dogme religieux.

La mascarade des "sciences religieuses"

Chebel dénonce un mensonge sémantique : les "sciences religieuses" n'en sont pas.

Ce ne sont pas des sciences au sens moderne — disciplines basées sur l'observation, l'expérimentation, la réfutabilité. C'est seulement une aptitude à ingurgiter un savoir traditionnel sans possibilité de le réformer ou de le critiquer.

À l'étudiant qui s'engage dans ces études, on demande une capacité d'assimilation passive des textes. Pas de recul. Pas de critique. Peu importe si un prédicateur passé était misogyne, raciste, violent ou intolérant — on l'évoquera pompeusement avec le titre de "cheikh" ou d"alim" (savant), comme s'il était au-dessus de la condition humaine.

C'est un culte des anciens déguisé en érudition.

La mort de l'individu dans la communauté

Chebel insiste particulièrement sur un point névralgique : la prééminence de l'individu sur la communauté.

Le phénomène communautaire — cette fusion du sujet dans le collectif — a retardé, parfois empêché complètement l'émergence de la sphère privée. Or, la sphère privée repose sur l'individu singulier avec ses exigences d'intimité et d'expression personnelle.

Sans cela, il n'y a pas d'humanité véritable. Il n'y a que de la conformité.

Les libertés interdites

Pour les religieux conservateurs, il ne peut y avoir de liberté en dehors du dogme. Ce qui revient à dire : il n'y a pas de liberté du tout.

La liberté ne peut consister qu'à "suivre la voie telle qu'elle a été tracée depuis des siècles". C'est une définition oxymorique : la liberté dans l'obéissance totale.

Un tel système pousse les individus à la duplicité et au mensonge. Les gens cachent leurs véritables pensées, jouent un rôle en public, vivent une contradiction permanente entre ce qu'ils pensent vraiment et ce qu'ils doivent montrer.

Loin de renforcer l'islam, cela l'affaiblit profondément.

Le culte de la personnalité : vanité et stérilité

Chebel s'en prend au système des chefs religieux — ces imams et personnalités qui maintiennent le pouvoir entre les mains d'une seule oligarchie ou d'un potentat.

Ces vénérations égotistes sont à la fois vaines et stériles. Elles créent une hiérarchie humaine que l'islam affiche, à titre de principe, comme inexistante.

Le vrai musulman sincère, dit Chebel, est humble en société, pieux envers Dieu, soumis à l'autorité, respectueux de ses adversaires. Il ne fait pas l'objet d'un culte. Il ne prétend pas détenir une autorité surhumaine.

La mesure de l'humanité : l'Autre

Une proposition de Chebel résume sa philosophie entière : l'humanité d'une religion — notamment d'un monothéisme — ne se mesure pas à l'intérêt porté au Même, mais à la sollicitude réservée à l'Autre.

Cet "Autre" inclut :

  • Celui qui ne rentre pas dans le moule
  • L'hérétique
  • Le libre penseur
  • Le laïc
  • Le différent

Tant que les musulmans considèrent ces personnes comme des menaces ou des égarés, l'islam ne pourra pas se transformer. La tolérance n'existe pas en islam — elle est à bâtir.

Lorsque chaque musulman intériorisera l'idée que l'Autre est un complément naturel et vivant de sa propre condition, alors :

  • Les réflexions xénophobes diminueront
  • La sensibilité à la souffrance d'autrui augmentera
  • L'entraide se renforcera

Le diagnostic : qui contrôle la parole ?

Chebel formule un diagnostic impitoyable de la situation présente :

De nombreux acteurs de la société civile — professeurs d'université, penseurs libres — sont prêts à s'engager dans la voie des réformes. Mais leur parole est entravée, assourdie par le bruit que font les prédicateurs réactionnaires.

Les mosquées contrôlent les peurs et les angoisses. Les croyants subissent les prêches hebdomadaires qui finissent par leur accorder un crédit démesuré.

La contradiction est à son comble :

  • D'un côté : des penseurs moralement irréfutables, muselés ou mis sous le boisseau
  • De l'autre : des imams aux postures excessives, non contrôlés, non pénalisés pour leurs outrances

Il faut renverser ce rapport de force.

Les 27 propositions : un programme concret

Parmi les 27 propositions pour réformer l'islam, Chebel en expose les plus cruciales :

1. Restreindre le rôle des religieux

Particulièrement les plus conservateurs, qui imposent leur siècle éculé et leurs idées fossiles à des peuples aspirant au mouvement.

2. Revaloriser les femmes

En commençant par les aspects juridiques. Les femmes sont l'autre moitié de la société — longtemps oubliée.

3. Éduquer les jeunes à l'altérité

Les former à l'écoute de l'humain dans ses variantes et son unicité. Valoriser la religion de l'autre, la philosophie de l'autre.

4. Instituer la non-violence comme vertu suprême

Refuser la violence en son sein.

5. Libérer Dieu de la politique

Le Musulman doit pouvoir exprimer ses doutes. Il doit adorer un Dieu dégagé du jeu malsain des influences humaines, libéré des chapelles, des obédiences, des appétits stratégiques des États.

Un Dieu au-dessus de la prévarication.

6. Relativiser la notion de sacré

Transmuer l'obéissance qu'on exige du musulman en responsabilité.

L'islam positif contre l'islam réactionnaire

Chebel propose une stratégie originale : s'appuyer sur un islam positif pour réformer l'autre islam.

Ce n'est pas une perspective joyeuse seulement — c'est une perspective féconde. Au lieu d'opposer islam à islam, il faut mobiliser les forces progressistes internes pour transformer les structures.

L'islam n'est pas monolithique. Il existe des voix alternatives, des penseurs éclairés, des pratiquants sincères qui ne demandent qu'à être entendus.

Le problème n'est pas l'islam en tant que tel. C'est le contrôle exercé par une minorité religieuse conservatrice qui impose sa vision à la majorité silencieuse.

Quel islam pour demain ?

La conclusion de Chebel est à la fois humble et ambitieuse :

L'islam sera celui que les musulmans voudront en faire.

S'il est "éclairé", positif, il sera porteur de transformation. S'il est "combatif, égaré", il continuera de produire des violences et de l'obscurantisme.

Le choix appartient aux musulmans eux-mêmes. Mais ce choix ne peut être libre que s'il existe une véritable compétition d'idées — où les penseurs progressistes ne sont pas muselés et où les imams réactionnaires sont questionnés.

Ce qui manque à l'islam : la culture de l'Autre

Le problème fondamental reste celui-ci : les musulmans ont hérité d'une civilisation brillante, mais pas d'une culture de la tolérance.

Cette culture n'existe pas — elle est à bâtir. Entièrement. De zéro.

Cela signifie :

  • Accepter que ceux qui pensent différemment ne sont pas des ennemis
  • Reconnaître que le pluralisme est une force, pas une faiblesse
  • Honorer la dissidence comme une contribution, pas comme une trahison
  • Protéger l'hérétique, pas le persécuter

Un appel à l'action

Chebel ne se contente pas de critiquer. Il appelle à l'action.

Il faut :

  • Restreindre l'emprise religieuse sur la société civile
  • Amplifier les voix progressistes actuellement étouffées
  • Éduquer les jeunes à la pensée critique et au respect d'autrui
  • Protéger la liberté de conscience comme un droit fondamental
  • Refuser la violence sous toutes ses formes
  • Intégrer les femmes pleinement dans la vie religieuse et civile

Conclusion : l'islam reste à inventer

Le diagnostic de Malek Chebel est impitoyable, mais son programme est constructif. L'islam des Lumières n'existe pas encore — il reste à inventer.

Il ne s'agit pas de rejeter l'héritage musulman, mais de le libérer de ceux qui l'ont momifié. Les texts sont constants, mais les contextes changent. La raison est l'outil qui permet cette adaptation.

L'islam n'a jamais été menacé par la raison. Il a toujours été menacé par ceux qui la refusent.

Tant que les voix progressistes resteront muselées et que les imams conservateurs contrôleront les mosquées, l'islam continuera de décliner. Non pas parce qu'il serait intrinsèquement rétrograde, mais parce qu'on l'aura contraint à l'être.

L'Islam des Lumières attend ses artisans — et ses premiers artisans doivent être les musulmans eux-mêmes.