A partir de Islam : quel problème ? les défis de la réforme de Razika Adnani
Le salafisme : cause, non conséquence
Un diagnostic surprenant ouvre cette réflexion : le radicalisme salafiste n'est pas une conséquence des problèmes d'intégration en Europe, c'en est la cause.
La vague salafiste, après avoir conquis les pays à majorité musulmane, traverse la Méditerranée et s'installe en Europe avec une stratégie précise : culpabiliser les musulmans en leur présentant l'intégration comme une trahison de la foi. "Vous ne pouvez être de bons musulmans dans ces pays occidentaux", répète-t-elle incessamment.
Cette rhétorique du rejet crée un piège existentiel : les jeunes musulmans souhaitant pratiquer leur foi se voient interdire l'intégration sociale. Ils se replient alors dans leurs communautés, rejetant la société qui les accueille. Le problème n'est pas l'Occident — c'est le discours salafiste qui en a fait une prison.
La grande rupture : quand la loi devait évoluer
Pour comprendre comment l'islam en est arrivé là, il faut revenir aux origines. Les premiers califes savaient adapter la loi.
Umar, le deuxième calife, a aboli le versement de l'aumône pour ceux dont les terres étaient à cultiver. C'était une adaptation pragmatique : les circonstances avaient changé, la loi devait suivre. Ce principe est connu, enseigné — mais oublié dès qu'il s'agit d'appliquer cette logique aux lois d'aujourd'hui.
Pour la majorité des musulmans modernes, c'est à la société de s'adapter à la charia, non l'inverse. La loi religieuse devient immobile, intemporelle, figée.
Malik et les fondations du traditionalisme
Malik de Médine a commis un acte fondateur en voulant ériger les traditions des habitants de Médine en source de connaissance juridique — et la ville elle-même en prototype universel à imiter.
Malik a posé les bases du traditionalisme et, involontairement, du salafisme lui-même. Il a aussi instauré quelque chose de plus insidieux : une hiérarchie raciale dans l'islam.
En vénérant les Médinois (des Arabes), Malik a créé un complexe d'infériorité chez les musulmans non-arabes. Ces derniers se sentaient intellectuellement et spirituellement inférieurs aux "authentiques" musulmans arabes. C'est un héritage douloureux qui perdure.
Abu Hanifa, juriste irakien, avait réagi à cette domination en affirmant l'indépendance intellectuelle de l'Irak face à l'autorité religieuse de Médine. Les Arabes, méfiants, ont resenti cette rébellion comme une menace. La question des origines raciales s'inscrivait au cœur de la théologie juridique.
Al-Shafi'i : le littéralisme en arme
Al-Shafi'i franchit un pas décisif en posant les bases du littéralisme — une approche destinée à empêcher l'intervention de la pensée dans l'interprétation des textes.
Fini, la réflexion autonome. Désormais, seule compte l'apparence littérale du texte.
Paradoxalement, les soufis, bien qu'ils aient prôné une approche plus profonde, n'ont jamais reconnu la raison et la pensée comme moyens légitimes d'y accéder. Ils parlaient du sens profond, mais refusaient la cohérence rationnelle.
Le Coran incréé : une théorie pour bloquer la pensée
Une question théologique centrale émerge : le Coran est-il créé ou incréé ?
La théorie du Coran incréé sert un objectif politique précis : démontrer que les musulmans, privilégiés par la révélation, n'ont pas besoin de penser.
Si le Coran existe de toute éternité dans sa forme textuelle exacte, auprès de Dieu, alors il n'existe aucune place pour l'interprétation, l'adaptation, l'évolution. L'effort intellectuel devient non seulement inutile — il devient dangereux, sacrilège.
Les rationalistes s'opposent à cette vision. Pour eux, Dieu a créé le Coran comme il a créé toute chose dans l'univers. Le Coran s'inscrit donc dans le temps, dans l'espace, dans l'histoire.
Cette compréhension implique une conséquence logique : les musulmans doivent user de leur intelligence pour concevoir de nouvelles lois chaque fois que la société change. Pas rejeter les anciennes — les adapter.
L'argument rationaliste : la justice divine
Les rationalistes exposent une contradiction logique inévitable chez leurs adversaires :
Comment affirmer que Dieu est juste et que l'homme n'est pas libre ? Comment croire au jour du jugement dernier si l'homme n'a pas choisi ses actes ?
Si Dieu est véritablement juste, il doit laisser à l'homme sa liberté de choix. Or, le jour du jugement est un principe fondateur du credo musulman. Donc, logiquement, l'homme doit être libre.
L'école acharite prétend trouver un juste milieu entre libre arbitre et déterminisme. Mais c'est une illusion : elle ne propose qu'un déterminisme déguisé.
L'incohérence du Littéralisme
Le littéralisme s'effondre quand on l'examine de près.
D'abord : le verset 27 de la Sourate 31 déclare que si tous les arbres devenaient des plumes et si tout l'océan servait d'encre, cela ne suffirait pas à épuiser la parole de Dieu. Comment alors le Coran, ce livre fini aux pages comptées, avec un nombre fini de versets, peut-il être la parole infinie de Dieu ?
Ensuite : le Coran parle d'événements historiques précis — la bataille de Badr (Sourate 3, verset 123), les guerres du Prophète. Cela prouve que le Coran s'inscrit dans le temps et l'espace, dans l'Arabie du 7e siècle.
Comment alors prétendre que ses règles sont valables en tout temps et en tout lieu, alors qu'elles répondent à des réalités culturelles spécifiques ?
Les rationalistes concluaient : l'immuabilité réside dans l'esprit du Coran et de ses règles, non dans les règles elles-mêmes.
La défaite de la raison (9e-12e siècles)
Pendant environ 500 ans, la pensée musulmane s'enrichit grâce aux querelles intellectuelles entre courants antagonistes. Les Mutazilites (rationalistes) et les littéralistes débattent. Personne n'est d'accord, mais tous ont le droit de s'exprimer.
C'est cette liberté intellectuelle qui crée la richesse.
Tout change avec l'arrivée au pouvoir du calife Al-Mutawakkil (9e siècle), qui abandonne les rationalistes pour soutenir les littéralistes. Son prédécesseur Al-Ma'moun avait penché pour les rationalistes. Désormais, le vent politique tourne.
La population, épuisée par l'incertitude, cherche du réconfort. Elle veut une religion de foi complète, sans questions, sans doute. Le terme "rationaliste" devient synonyme d'apostat.
C'est la fin de la pensée libre.
À partir du 12e siècle, l'idée s'impose : tout le savoir est dans les textes, la vérité réside dans le passé. Les débats s'arrêtent. Les disputes intellectuelles disparaissent.
L'effondrement de la civilisation
Cette défaite de la raison n'est pas seulement celle des rationalistes. C'est la défaite de la pensée en tant que faculté productrice d'idées. La philosophie, discipline rationnelle, disparaît du paysage intellectuel musulman.
Aux alentours du 13e siècle s'impose un dogme nouveau : toute idée non formulée par les Salafs (les anciens) est une innovation, et toute innovation est un égarement.
Les anciens ont accompli un travail parfait, reflet exact de la volonté divine. Au-delà, tout n'est qu'erreur et divagation. Le rôle de la pensée se réduit à l'imitation.
Les conséquences sont visibles : le déclin accéléré de la civilisation musulmane. Mais ce n'est pas dû aux invasions mongoles ou à l'effondrement de l'Empire ottoman, comme on le raconte. C'est un effondrement de l'esprit.
La Grande Pensée musulmane qui avait construit la brillante civilisation du Moyen Âge meurt. Le dynamisme intellectuel, le bouillonnement scientifique et culturel s'évaporent. Pendant environ 6 siècles, la léthargie intellectuelle devient la caractéristique dominante.
Le wahhabisme : apothéose du refus
Le wahhabisme arrive au 18e siècle comme la version radicale du hanbalisme, lui-même une version plus stricte du malikisme.
La différence cruciale : pendant des siècles, le malikisme avait coexisté avec le soufisme au Maghreb — un compromis fructueux. Les juristes fermaient les yeux sur le culte des saints (considéré hérétique), et les soufis cessaient de dire qu'on pouvait être musulman sans respecter les règles juridiques.
Le wahhabisme déclare la guerre totale au soufisme, mettant fin à ce compromis. Il s'impose avec le soutien politique des dynasties (particulièrement saoudienne), ce qui explique largement son succès.
Avec le wahhabisme s'impose une nouvelle compréhension : l'islam n'est plus présenté par sa dimension spirituelle, mais par son organisation sociale. Pour beaucoup, l'islam ne peut se réaliser que dans une organisation sociale conforme aux lois de la charia — telle que les anciens l'avaient envisagée.
La suprématie du droit sur le spirituel devient écrasante.
Muhammad Abduh et l'illusion réformatrice
Même Muhammad Abduh, penseur réformiste célèbre, reste piégé dans l'épistémologie salafiste. Il utilise le passé pour légitimer ses positions novatrices. Le passé demeure son critère de vérité.
Il rejette le littéralisme, mais renforce paradoxalement la sacralité des anciens. Son réformisme reste conservateur car il ne peut imaginer la vérité que par le passé.
C'est pourquoi tous les mouvements rénovateurs échouent : leurs opposants demandent un "retour au savoir des Salafs", et même les réformistes finissent par accepter cette prémisse. Ils débattent du comment, jamais du si.
Islam révélé vs. Islam construit
Un point capital échappe à la conscience musulmane collective : tout islam pratiqué est un islam construit.
L'islam révélé — le Coran, la parole divine — existe. Mais l'islam que les humains connaissent et pratiquent est le produit de la pensée musulmane appliquée aux textes scripturaires.
De nombreux musulmans tentent de nier cette réalité humaine, rêvant d'un "islam pur" sans intervention humaine. C'est une illusion dangereuse.
À chaque fois que des textes anciens sont interprétés, commentés, expliqués — ce qui est inévitable — l'humain y laisse son empreinte. Les musulmans possèdent un patrimoine de savoirs religieux accumulé sur plusieurs siècles par des penseurs, juristes, théologiens. Il est utopique de rêver d'un retour à un islam divin pur.
Il existe un sunnisme, un chiisme, un ibadisme, un sufisme, un salafisme — des islams construits, pluriels. Même les fondamentalistes qui prétendent rejeter l'intervention humaine offrent en réalité leur propre construction.
Le paradoxe du littéralisme
Le littéralisme repose sur le verset de la Sourate 3 parlant de "versets clairs et de versets équivoques". Mais c'est précisément ce verset qui est le plus interprété de tous, suscitant plus de controverses que tout autre.
Chacun voit l'ambiguïté où cela contredit ses convictions, et la clarté où cela les renforce. La distinction entre clair et équivoque est totalement subjective, soumise au rapport que le lecteur entretient avec le texte.
Le littéralisme est donc une pensée contre la pensée — une doctrine qui nie la possibilité même de ce qu'elle fait constamment : interpréter.
La raison bloquée depuis 9 siècles
Les attaques contre le rationalisme ont fini par triompher. La raison a subi un blocage qui dure depuis environ 9 siècles.
Or, la raison possède deux caractéristiques essentielles pour la pensée :
- La cohérence : elle lie les idées dans un enchaînement harmonieux
- La liberté : elle libère du dogmatisme, de l'envie, des sentiments politiquement corrects
C'est précisément cela que craignent ceux qui croient aux vérités absolues. Accepter la raison, c'est admettre que la contradiction est possible — et donc que personne ne détient la vérité complète.
Les contradictions qui tuent
Les contradictions caractérisant la pensée musulmane contemporaine sont légion. Celle-ci en incarne une majeure :
"Seul Dieu est parfait, aucune créature ne partage ses attributs — et pourtant notre savoir est parfait et équivalent à celui de Dieu."
C'est une forme d'associationnisme moderne : donner à des humains les attributs de Dieu.
On retrouve cette contradiction partout :
- Affirmer que l'islam est religion d'égalité tout en maintenant les femmes dans l'infériorité
- Affirmer que l'islam est religion de justice tout en niant la citoyenneté pleine des minorités religieuses
Cette dernière contradiction — celle qui sacralise un savoir humain comme divin — a causé plus de mal à l'islam que tout le reste. Elle justifie le dogmatisme, génère des violences, autorise certains à prétendre détenir la vérité absolue et le savoir divin.
Vers une vraie réforme
Réformer ne signifie pas "réparer ce qui a été abîmé". C'est construire une situation nouvelle.
Cela demande :
-
Libérer l'islam du passé — non en le rejetant, mais en le considérant comme un patrimoine respectable, pas comme la vérité divine
-
Accepter le relativisme légitime — non sur le plan de la foi en Dieu (le savoir divin est absolu), mais sur celui de la connaissance humaine des textes. L'humilité : "Voilà ce que je pense que Dieu veut dire" plutôt que "Voilà exactement ce que Dieu veut dire"
- Centrer la solution sur l'humain —
Seule une culture qui met en avant l'être humain, qui croit en ses valeurs et en sa capacité à innover, à changer son destin et en être le maître, peut sortir du blocage dans lequel se trouve la pensée musulmane.
Le soufisme ne peut pas être cette solution, malgré l'enthousiasme de nombreux réformistes modernes. Penser que le salut vient du soufisme, c'est reconduire la logique salafiste : la vérité ne peut venir que du passé.
Le soufisme appartient au passé. Sa théorie épistémologique, bien qu'elle offre une alternative au littéralisme, ne permet pas l'épanouissement intellectuel ni n'encourage la raison comme faculté rationnelle. Dans le soufisme, la vérité est d'abord "dévoilée" — elle n'est pas construite par la pensée rationnelle.
Vouloir revenir au soufisme pour sortir du salafisme, c'est remplacer une prison par une autre.
Une pensée orientée vers l'avenir
Seule une pensée qui :
- Prend en considération la réalité présente
- Oriente son regard vers l'avenir
- Accepte de construire plutôt que de restaurer
...peut créer cet islam nouveau tant attendu.
Cette pensée ne doit pas rejeter les textes fondateurs. Au contraire : à partir des mêmes textes, il faut construire un islam nouveau. Car les textes sont constants ; les contextes, eux, changent perpétuellement.
Une pensée gouvernée par la raison
L'islam n'a pas seulement besoin d'une pensée libérée. Il a besoin d'une pensée gouvernée par la raison.
La raison protège contre les erreurs de raisonnement. Elle enseigne la rigueur, l'enchaînement logique des propositions. Elle impose la cohérence — cette qualité qui fait cruellement défaut à la pensée musulmane contemporaine.
Or, l'islam exige précisément cette cohérence. Tant qu'elle manquera, l'islam restera entaché de contradictions mortelles :
- On ne peut plus affirmer que l'islam est une religion d'égalité tout en maintenant les femmes dans une position d'infériorité
- On ne peut plus déclarer que l'islam est une religion de justice tout en niant la citoyenneté pleine des minorités religieuses
- On ne peut plus proclamer que seul Dieu est parfait tout en prétendant que notre savoir est parfait
Le prix du dogmatisme
Cette dernière contradiction a causé les plus grands dégâts.
Elle autorise certains à prétendre détenir la vérité absolue et le savoir divin. Elle fonde le dogmatisme qui a :
- Sclérosé la pensée musulmane
- Bloqué son dynamisme créatif
- Généré des violences massives
- Violé les droits humains
Des attentats aux discriminations systématiques, en passant par l'oppression des minorités — tout cela repose sur cette conviction que certains détiennent un savoir parfait et inattaquable.
Se réconcilier avec le passé sans en être esclave
Libérer l'islam du passé ne signifie absolument pas le rejeter.
Le passé musulman — ses philosophes, ses scientifiques, ses penseurs — constitue un patrimoine immense qui mérite le respect profond. Mais ce patrimoine n'est pas la vérité divine. C'est une œuvre humaine, remarquable, mais humaine.
Il faut aussi libérer l'islam de l'emprise politique dont il est l'otage depuis des siècles. Les dynasties omeyyades ont façonné le hadith. Les Abbassides ont promu certaines écoles. Les Saoudiens ont propagé le wahhabisme.
La politique s'est nourrie de la religion, la religion s'est asservie à la politique.
Conclusion : un islam pour aujourd'hui
Le radicalisme salafiste qui monte en Europe n'est pas un accident. C'est l'aboutissement logique d'une civilisation qui a choisi, il y a 9 siècles, d'arrêter de penser.
Ceux qui veulent réformer l'islam sans libérer la raison, sans accepter l'évolution, sans reconnaître la part humaine dans la construction religieuse — ceux-là échoueront comme ont échoué tous les réformistes précédents.
La réforme de l'islam passe par une réforme de l'epistemologie musulmane.
Elle exige :
- Le retour de la raison comme source de légitimité
- La fin de la sacralisation du passé
- L'acceptation que l'humain est acteur, non spectateur
- La reconnaissance que l'immuabilité réside dans les principes éternels (justice, égalité, unicité divine), non dans les applications historiques
Seule cette transformation radicale permettra à la pensée musulmane de redevenir ce qu'elle était au temps des grands savants : dynamique, créative, rationnelle et libre.
C'est le prix de la survie — non seulement intellectuelle, mais aussi civile — de l'islam dans le monde contemporain.
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