Le Hadith en Islam : Entre authenticité et fabrication

Publié le 24 février 2026 à 13:00

A partir du livre "Le hadith" du chercheur Jonathan AC Brown.

Un héritage problématique dès l'origine

La question du hadith — les traditions prophétiques transmises après la mort de Mohammad — est bien plus complexe que ne le laisse entendre la conscience musulmane contemporaine. Les savants musulmans eux-mêmes ont toujours su qu'il y avait un problème.

Ahmed ibn Hanbal, fondateur d'une école juridique majeure, l'exprimait sans détour : "Vous trouverez difficilement quelqu'un qui applique le raisonnement aux problèmes religieux sans qu'une profonde gêne ne s'installe en son cœur. Pour cette raison, un hadith douteux m'est plus cher que l'usage de la raison."

C'est un aveu remarquable : les transmetteurs de hadith préféraient l'incertitude d'une tradition à la pensée critique.

Le paradoxe des compagnons

Un fait étrange saute aux yeux quand on examine les chiffres : les compagnons qui ont passé le plus de temps avec le Prophète ont transmis le moins de hadiths.

  • Abou Bakr (premier calife) : 142 hadiths
  • Umar (deuxième calife) : 536 hadiths
  • Ali (cousin du Prophète) : 532 hadiths

En contraste :

  • Abu Hurayra : 5 300 hadiths
  • Ibn Omar : 2 600 hadiths
  • Anas : 2 300 hadiths

Comment expliquer que ceux qui ont connu le Prophète le plus intimement aient si peu rapporté ? Inversement, pourquoi les plus jeunes compagnons, qui l'ont moins fréquenté, deviennent-ils les plus prolifiques collecteurs ?

Cette anomalie suggère une dynamique suspecte : les hadiths ne se sont pas transmis de manière organique, mais ont explosé en nombre bien après la mort du Prophète.

La narration par le sens : une faille inévitable

Les anciens transmetteurs eux-mêmes étaient conscients du problème. Certains, comme Ata ibn Muslim al-Khaffaf, étaient tellement préoccupés par le fait que leurs recueils puissent être mal compris après leur mort qu'ils ont décidé de les brûler ou les enterrer.

Pourquoi ? Parce que la transmission du hadith reposait sur un principe fondamentalement problématique : la narration par le sens plutôt que mot pour mot.

Le compagnon Wassila reconnaissait l'absurdité de la situation : "Il arrive parfois au premier musulman de confondre les mots du Coran même. Comment donc peut-on être plus exigeant avec la restitution de paroles que le Prophète n'a prononcées qu'une seule fois ?"

El-Hassan El-Basri était plus radical encore : "Si on ne devait nous rapporter que ce que nous pouvons répéter mot pour mot, on ne transmettrait que 2 hadiths. En revanche, si le sens général communique ce que le hadith interdit ou permet, alors il n'y a guère de problèmes."

Comprendre le sens plutôt que conserver la lettre — cela ouvre la porte à d'innombrables variations, interpolations et inventions.

Les critiques musulmanes méconnues

Contrairement à la croyance populaire, l'islam classique ne s'est jamais uniformément fié aux chaînes de transmission (isnad) pour valider un hadith.

Des savants aussi prestigieux qu'Abou l-Qassim al-Balkhi (mort en 931) affirmaient que pour être authentique, un hadith doit être en accord avec le Coran et la raison. La chaîne seule ne suffisait pas.

Le juge hanafite Isa ibn Aban (836) allait plus loin en faisant de la raison l'arbitre ultime pour juger la véracité d'un hadith, au détriment de l'isnad.

Les Mutazilites (penseurs rationnalistes musulmans) partageaient ce scepticisme. Pour eux, analyser uniquement la chaîne de rapporteurs pour déterminer la fiabilité d'un hadith était absurde. Ils exigeaient même que les hadiths soient transmis par au moins deux personnes à chaque niveau — une exigence que peu de hadiths satisfaisaient.

Ibn Abd el-Barr posait une question troublante : "Combien de hadiths possèdent une chaîne faible mais un sens correct ?" Implicitement : faut-il tous les rejeter ?

La critique zaïdite : une alternative musulmane

Les Zaïdites offrent une perspective particulièrement intéressante. Se distinguant du sunnisme par leur pensée mutazilite, ils adoptent une position critique sur les compagnons et l'authenticité des hadiths.

Pour les Zaïdites, le sunnisme naïf accepte comme rapporteur fiable quiconque a vu le Prophète ne serait-ce qu'un instant. Ils proposent plutôt un critère : seules les personnes ayant bénéficié d'une compagnie prolongée et restées fidèles à ses enseignements méritent le titre de compagnon.

Plus radicalement, les Zaïdites dénoncent l'influence des dynasties omeyyades et abbassides sur la tradition du hadith. Les Omeyyades, disent-ils, ont encouragé l'invention de hadiths forgés anti-Ali et favorisant les compagnons. Les Abbassides, eux, ont promu les quatre écoles juridiques sunnites.

Pour authentifier les hadiths, les Zaïdites préconisent une approche simple : le Coran et le raisonnement — pas les chaînes obscures.

La révolution critique de Schacht

Le véritable séisme arrive avec Joseph Schacht, orientaliste allemand décédé en 1969. Son analyse des hadiths repose sur une observation pertinente : plus on remonte dans le temps, moins les hadiths sont nombreux et utilisés.

Schacht examine les premiers écrits musulmans et constate quelque chose de remarquable. Hassan Al-Basri, dans sa fameuse lettre au calife omeyyade Abdelmalik, n'utilise aucun hadith pour argumenter sur la prédestination. Il s'appuie sur le Coran et les récits des prophètes antérieurs.

Or, les recueils sunnites canoniques contiennent précisément les hadiths qu'Al-Basri aurait pu utiliser — s'ils avaient existé. Schacht en conclut : ces hadiths ne devaient pas exister à l'époque où il écrivait.

C'est l'argument du silence, et il est dévastateur.

La fabrication progressive des hadiths

Schacht observe un pattern historique clair : les ouvrages anciens comme le Mouwata de Malik contiennent davantage de propos attribués à des compagnons ou successeurs qu'au Prophète lui-même.

Mais regardons ce qui se passe ensuite :

  1. Avant al-Shafi'i : Un propos est attribué à un compagnon
  2. Après al-Shafi'i : Le même propos devient une parole du Prophète, via un isnad défectueux (mursal)
  3. Générations plus tard : Dans le Sahîh al-Bukhari, le même propos apparaît avec un isnad complet remontant jusqu'au Prophète

Les chaînes se construisent progressivement, rétrospectivement. Ce que Schacht appelle l'attribution ascendante.

Sa conclusion est cinglante : plus la chaîne remonte loin dans le passé, plus nous pouvons être assurés de sa fabrication et plus tardive est la date de cette fabrication.

Le contrôle idéologique des dynasties

Schacht ajoute une dimension politique cruciale : les grandes compilations de hadiths (les six livres canoniques) émergent après la consolidation des écoles juridiques. Ces écoles ont des intérêts doctrinaux précis à protéger.

Les hadiths ne décrivent pas la vie du Prophète — ils légitiment les positions juridiques des écoles qui les collectent. Les juristes attribuent rétrospectivement leurs raisonnements au Prophète pour leur donner une autorité insurmontable.

Un appel prophétique contre la fabrication

Ironiquement, la tradition elle-même contient un antidote. Un hadith (rejeté par les sunnites modernes) rapporte que le Prophète aurait dit :

"Il viendra à vous de nombreux hadiths qui me seront attribués. Ce qui est en accord avec le livre de Dieu, acceptez-le. Ce qui n'est pas en accord avec lui, rejetez-le."

Les Mutazilites anciens — al-Jahiz — et les penseurs modernes comme al-Haykal ont utilisé ce hadith comme fondement d'une approche rationnelle. Mais les sunnites l'ont rejeté.

Le Prophète lui-même invitait à la critique rationnelle des hadiths.

Conclusion : Une tradition qu'on n'ose remettre en question

Muhammad Zahid Al-Kawthari (mort en 1952) affirmait : "C'est une erreur de croire qu'aujourd'hui, à la fin des temps, on peut corriger les grands savants de l'islam."

C'est dire l'esprit de soumission qui entoure la tradition du hadith. Une tradition que les savants musulmans eux-mêmes savaient fragile, construite par le sens plutôt que la lettre, influencée par les dynasties politiques, et progressivement érigée en dogme intouchable.

Les Zaïdites, les Mutazilites et même certains hanafites proposaient une approche alternative : soumettre le hadith au Coran et à la raison. Mais cette voix critique a été étouffée, au profit d'une soumission aveugle aux chaînes de transmission.

Le paradoxe final : ceux qui cherchent à protéger l'islam en sacralisantchaque hadith protègent en réalité une construction humaine, tardive et politiquement intéressée — au détriment de la pensée critique que le Prophète lui-même encourageait.