Musulmans contre Islam

Publié le 24 février 2026 à 12:57

Musulmans contre Islam : Pourquoi le monde arabo-musulman s'est enfermé dans la décadence

Hechmi Dhaoui, psychanalyste, reçoit les questions de Gérard Haddad, son confrère. Leur dialogue porte sur une question qui traverse la pensée critique musulmane depuis des siècles : pourquoi le monde arabo-musulman vit-il depuis mille ans dans ce que Dhaoui appelle sans détour un « marasme devenu insupportable » ? Ce n'est pas une question académique. C'est une interrogation brutale, une autopsie de la décadence menée par quelqu'un qui refuse les complaisances et les explications de façade.

Dhaoui pose d'emblée son diagnostic : les musulmans eux-mêmes vivent une effroyable régression, baignés dans une nostalgie mégalomaniaque de cet âge d'or dont ils ont laissé péricliter non seulement l'héritage, mais surtout l'esprit. Voilà le vrai problème. Non pas que le passé ait été perdu, mais que sa logique interne, sa dynamique créatrice aient été abandonnées. Et pour comprendre cette catastrophe, il faut revenir aux origines, à ce moment où l'islam s'est constitué comme force révolutionnaire.

Le prophète Muhammad a commis un acte proprement révolutionnaire : il a quitté sa famille, son code d'appartenance tribale, pour s'inscrire dans l'universel. Il a rompu avec le comportement dominant de la péninsule arabique. Ce faisant, il affirmait l'importance décisive de l'individu contre le groupe, contre les traditions figées et le discours d'une époque, pour fonder le monothéisme islamique sur une base nouvelle. Le message était clair : la valeur de l'individu capable de réflexion, capable de critique à l'encontre du discours dominant, voilà le cœur pulsant de l'islam originel.

C'est précisément ce message que les musulmans ont oublié depuis le 9e siècle, depuis la fermeture des portes de l'ijtihad. Et cet oubli est la cause lointaine de la débâcle actuelle. L'ijtihad – l'effort de réflexion critique, l'interprétation personnelle des textes fondateurs – représentait le nerf même de cette révolution prophétique. Fermer les portes de l'ijtihad, c'était tuer la capacité à penser, à se confronter aux défis du temps, à renouveler la compréhension de la foi. Le calife al-Mutawakkil a déclaré cette fermeture au 9e siècle, marquant ainsi la fin de la pensée critique et le début d'une décadence que Dhaoui qualifie de « irréversible ». La civilisation arabo-musulmane n'a jamais vraiment s'en remise.

À la place de l'ijtihad, s'est installé le taqlid – l'imitation aveugle des anciens, l'adhésion sans questionnement à ce qui a déjà été pensé, interprété, figé. Depuis ce moment fatidique, l'islam s'est transformé en son contraire : il est devenu contre-révolutionnaire. Et comment cela s'est-il manifesté ? Par un double codage communautaire écrasant l'individu : d'un côté l'appartenanc tribale ou nationale arabe, de l'autre l'appartenance religieuse islamique. L'individu musulman n'a plus de valeur que dans le cadre de la tradition, que dans l'enracinement communautaire. Celui-ci est devenu primordial. Et quand la communauté prime sur l'individu, quand on étouffc la capacité critique au nom de la cohésion collective, on conduit inévitablement à la stagnation. On empêche toute dynamique, toute évolution authentique de l'islam. On interdit toute émancipation. On produit un nationalisme excessif, voire un folklorisme aberrant où la religion devient un costume, une identité de surface plutôt qu'une force vivante.

Le résultat ? La pratique de l'islam contemporain n'exprime plus que la haine. Dhaoui parle de la « rêverie de l'umma » – cette illusion pathologique de toute-puissance qui n'est qu'une piètre compensation au sentiment d'infériorité profond que ressent le monde musulman. Les élites religieuses, les oulémas, ont transformé chaque réunion, chaque débat sur l'islam en apologie obligatoire : « nous sommes les meilleurs et nous détenons la vérité absolue ». Une vraie mégalomanie, à la fois meurtrière et finalement autodestructrice. En conséquence, conclut Dhaoui sans ambiguïté, les arabo-musulmans depuis dix siècles ont quitté l'histoire. Ils ne la font plus. Ils la subissent. Ils sont dans le wagon de l'histoire, spectateurs impuissants des événements qui les dépassent. Et ce processus a commencé précisément quand al-Mutawakkil a fermé les portes de l'ijtihad. C'est le plus grand acte contre-révolutionnaire commis depuis la révolution du prophète lui-même.

Mais Dhaoui refuse de s'arrêter à ce constat historique. Il plonge dans la psychologie collective des musulmans contemporains, et ce qu'il y trouve est encore plus dérangeant. Le monde arabo-musulman vit dans une position « éminemment paranoïaque ». On préfère notre fatalisme en considérant que l'enfer, ce sont les autres – une formule sartrienne qui résume parfaitement l'impasse mentale dans laquelle se trouvent les musulmans. Au lieu de se demander : « Qu'avons-nous fait de l'islam ? » comme l'a justement posé Bernard Lewis, on préfère accuser. Les invasions mongoles d'hier, la déliquescence de l'Empire ottoman, le colonialisme occidental, l'impérialisme américain, le sionisme manipulateur – une litanie interminable de culpabilités extérieures qui permet de ne jamais se regarder en face. Or, c'est précisément cela que nous devons faire, insiste Dhaoui. Nous sommes notre pire ennemi. Nous sommes bloqués par cet arrêt collectif de la pensée, par cette fermeture de l'ijtihad décidée par les oulémas, ces pseudo-savants qui sont en réalité des ignorants du développement de la science et de la culture dans le monde.

Cette stagnation mentale s'enracine dans quelque chose de plus profond encore : l'éducation. Dans les pays d'islam, la crainte de la punition a toujours été la base de l'éducation. Or, c'est l'amour qui est à la base de l'islam – un islam authentique, libérateur, capable de libérer les esprits. Mais ce que l'on transmet, c'est la peur. L'éducation dans le monde musulman est rigide, dirigiste, et les punitions corporelles infligées aux enfants sont fréquentes. Cela ne peut engendrer que du littéralisme, une incapacité à laisser place à la réflexion, à la méditation sur le sens profond des textes fondateurs. Les pays arabo-musulmans sont restés très accrochés à leurs spécificités – une réaction névrotique d'anciens colonisés, un sentiment d'infériorité tenace qui les ferme à toute communication véritable avec le reste du monde.

Ceux qui en souffrent le plus sont les jeunes générations qui aspirent à un père, à un leader, à un imam capable de les protéger – symbole d'une puissance qu'ils idéalisent parce qu'ils ne l'ont jamais développée en eux-mêmes. Le fanatique, note Dhaoui, vit une effroyable régression psychologique. Il ne peut former que des pensées sclérosées et fermées. Le débat entre opinions contraires ne peut que mettre en question son dogme de vouloir détenir la vérité absolue. C'est pourquoi les islamistes – ces faux représentants de l'islam qui se présentent comme les authentiques gardiens de sa mémoire – sont en réalité des usurpateurs. Dans l'islam véritable, il n'y a pas d'intercesseur entre le croyant et son créateur. Mais les islamistes ont construit justement ce système d'intercesseurs, d'autorités rigides, d'obéissance aveugle.

Ce glissement est caractéristique. Les salafistes, par exemple, isolent une parole de son contexte, transforment un appel à la paix en une idéologie agressive et terroriste, quand il ne s'agissait que d'une attitude défensive. L'élite intellectuelle wahhabite ne lit que sa propre production littéraire – une production qui ignore superbement dix siècles de débats intellectuels. Cet autisme dérive, note Dhaoui, d'un narcissisme pathologique. On peut les comparer à des drogués, à des toxicomanes dont la drogue serait une idéologie, certes dérivée de l'Islam, mais un islam profondément déformé et dévoyé par rapport au texte fondateur.

Il y a aussi l'hypertrophie du fiqh – la jurisprudence – qui est devenue plus importante que les textes fondateurs eux-mêmes. Les exégèses anciennes du Coran sont vénérées comme des idoles, comme si elles représentaient la parole de Dieu elle-même. Mais elles ne sont que des interprétations humaines, forgées par des savants qui ignoraient les sciences humaines, qui n'avaient pas accès aux développements de la philosophie contemporaine. Ces anciennes exégèses ne peuvent pas être totalement justes, même si elles ne sont pas totalement fausses. Les musulmans doivent admettre que l'interprétation du Coran ne peut pas être la prérogative exclusive des anciens. Il faut que nous nous dégagions de la prison des traditions, comme l'a dit Tahar Haddad il y a un siècle : « Le jour où nos esprits se dégageront de la prison des traditions et pourront librement juger notre passé, notre présent, dans l'intérêt de notre avenir, ce jour-là engendrera l'action qui fertilisera notre vie. »

Car l'islam originel était une révolution contre les valeurs sclérosées, une invitation à se libérer de l'imitation aveugle des pères et des ancêtres. C'était un appel à fonder une vie nouvelle placée sous le signe du renouveau et de la créativité. Mais les musulmans ont eux-mêmes dénaturé l'islam par le culte des anciens et le manque de confiance en eux-mêmes. Ils ont fait de la religion un barrage entre eux et la vie. Nous nous idolâtrons notre passé, paré de tous les prestiges, comme quelqu'un qui vénérerait une idole. Et Tahar Haddad avait vu juste : les musulmans deviennent de plus en plus idolâtres, et le wahhabisme est l'apogée de cette néo-idolâtrie.

Muhammad Abdou l'a formulé avec une acuité déchirante au retour de son voyage en Occident : « J'étais dans un pays où il n'y avait pas d'islam, mais il y avait des musulmans et je suis revenu vers un pays où l'Islam existe mais où il n'y a plus de musulmans. » Voilà le paradoxe central. L'islam comme texte, comme dogme, comme institution a survécu. Les musulmans, eux, se sont évaporés. Chez nous, toute remise en question de l'ordre établi est très mal vécue par la collectivité qui ne tient jamais compte des caractères psychologiques propres à chacun. La transmission de l'héritage des adultes à la jeunesse se fait généralement par la menace et fréquemment par la violence physique. C'est ainsi qu'on fabrique des esprits incapables de penser par eux-mêmes, des individus terrifiés par l'idée même de contredire, d'interpréter, de rénover.

Dhaoui est sans pitié sur ce sujet, comme il l'est sur tous les autres. Il rappelle que les musulmans, même inconsciemment, fonctionnent selon le principe que « l'enfer, c'est les autres ». Ils sont incapables de reconnaître que nous sommes la cause principale de nos propres malheurs. La fermeture de l'ijtihad a entraîné l'ouverture des portes de la régression. Et cette régression s'est cristallisée dans les institutions, dans les mentalités, dans les structures psychologiques collectives. Seul le sacrifice symbolique de cette nostalgie mégalomaniaque du passé permettrait la libération d'une énergie prisonnière, capable alors de s'investir dans un mouvement progressif véritable.

Mais pour cela, il faudrait que les musulmans acceptent une pilule amère : regarder devant eux et non derrière eux. Sacrifier une grande partie des traditions qui les entravent. Accepter que le monde a changé, que la connaissance s'est transformée, que les réalités contemporaines exigent des réponses nouvelles. Il faudrait rouvrir les portes de l'ijtihad, non pour revenir à un passé idéalisé, mais pour permettre à la pensée islamique de dialoguer avec son époque, de se confronter aux défis du présent, de rester vivante au lieu de se momifier dans une imitation perpétuelle des anciens. Il faut, dit Dhaoui, moins de pauvreté, d'abord économique. Mais aussi – et surtout – moins de pauvreté spirituelle, moins de stérilité mentale, moins de peur. Il faut que nous nous regardions « douloureusement en face » pour aspirer à un mieux.

C'est un appel radical. Pas un appel à l'occidentalisation, comme le croiraient les bigots. C'est un appel à la fidélité véritable au message prophétique originel, celui qui valorisait l'individu, la réflexion, la critique constructive. Rouvrir les portes de l'ijtihad, ce n'est pas trahir l'islam. C'est le sauver des mains de ceux qui l'ont rendu méconnaissable. C'est permettre aux musulmans de redevenir les sujets actifs de leur histoire au lieu d'en être les objets passifs. Et c'est reconnaître, enfin, que nous avons été notre propre pire ennemi – et que seule cette reconnaissance peut nous en libérer.

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