Par Abraham Ben Selem
Il est des voyages qui ne se mesurent pas en kilomètres, mais en siècles de déconstruction. Mon ouvrage, Retour à Canaan, est né d'un constat douloureux : celui d'un héritage trahi. Nous vivons aujourd'hui sous le règne des "religions-forteresses", des systèmes clos où le dogme a remplacé le souffle, et où l'identité de groupe a étouffé la quête de l'Absolu. Mais pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut accepter de regarder dans le miroir de l'histoire.
La Mécanique de la Sédimentation
Le point de départ de ma réflexion est une prophétie du Messager de l'Islam qui sonne aujourd'hui comme un avertissement eschatologique : « Vous suivrez, pas à pas, les sentiers (sunans) de ceux qui vous ont précédés. » Cet avertissement ne concernait pas seulement les rites, mais la mécanique même de la chute.
Chaque grande révélation abrahamique a commencé par une rupture radicale, un cri de liberté lancé à la face des tyrans et des idoles. Abraham quitte son clan pour l'Inconnu ; Moïse brise les chaînes de Pharaon ; Jésus dénonce l'hypocrisie des docteurs de la loi ; Mohammad balaie les idoles de la Mecque. Pourtant, chacune de ces révolutions spirituelles a fini par subir le même processus de sédimentation.
Le Destin Tragique des Trois Branches
Dans Retour à Canaan, je retrace ce schéma de pétrification à travers les trois visages de la foi abrahamique :
- Israël : La foi nomade et vibrante d'Abraham s'est progressivement figée dans une clôture rabbinique. Le Talmud et les siècles d'exégèse ont fini par construire une muraille autour de la Torah, transformant une élection spirituelle en un nationalisme religieux où la lettre tue l'esprit.
- La Chrétienté : Le souffle subversif du Galiléen a été capturé par l'Empire romain lors du concile de Nicée. En déifiant Jésus et en institutionnalisant le dogme, l'Église a substitué une métaphysique complexe à la simplicité de l'Unicité abrahamique, créant un clergé médiateur entre l'homme et Dieu.
- L’Islam : Plus tard, l’Islam n’a pas échappé à la règle. Le message coranique, synthèse épurée des textes précédents, a été confisqué par les empires Omeyyades et Abbassides. On a alors érigé le Hadith — une tradition humaine compilée des siècles après le Prophète — en une "deuxième révélation" servant à asseoir un ordre social et un pouvoir despotique.
L’Islam-Source contre l’Islam-Institution
La thèse centrale de mon travail est que nous avons confondu l'Islam (le concept de "mise en paix" universelle et d'harmonie avec le Créateur) avec l'Islamisme institutionnel (le projet politique et identitaire).
Le Coran n'était pas venu créer une nouvelle "tribu" concurrente, mais il agissait comme un Furqâne (un Discernement), une mise à jour finale destinée à libérer le croyant des chaînes que les prêtres et les rabbins lui avaient imposées. En sacralisant la jurisprudence (Fiqh) au-dessus de l'éthique, et la tradition au-dessus de la raison, les musulmans ont fini par s'enfermer dans ce que les anciens ont appelé le suivi aveugle des sunans passés.
Le Temps des "Étrangers"
Aujourd'hui, nous arrivons au bout de ce cycle de 1500 ans. Les institutions sont à bout de souffle, incapables de répondre aux défis de l'intelligence artificielle, de l'effondrement écologique ou de la soif de sens de la jeunesse. Nous voyons partout monter des messianismes de revanche, des crispations communautaires où l'autre est déshumanisé.
Face à cela, Retour à Canaan propose un retour à la "station d'Abraham". Une foi qui n'a pas besoin de murs. Une foi solitaire, souveraine, qui reconnaît la part de vérité chez l'autre et qui place la responsabilité individuelle au cœur de l'adoration.
Conclusion : Vers une Réconciliation Finale
Revenir à Canaan, ce n'est pas conquérir une terre, c'est reconquérir sa propre conscience. C’est accepter que les fils d’Isaac et les fils d’Ismaël ne sont que les deux bras d’un même corps, séparés par les ronces de l'histoire.
Mon parcours personnel — du Judaïsme à l'Islam sunnite, jusqu'à mon retour à une foi épurée — m'a appris une chose : Dieu est au-delà des étiquettes. En attendant que le temps rétablisse l'équilibre, le croyant lucide doit accepter d'être un Gharîb (un étranger), refusant les forteresses pour habiter, enfin, la tente de la Paix.
Créez votre propre site internet avec Webador