La Crise de l'Islam : Un Appel au Retour à la Réflexion

Publié le 25 février 2026 à 11:02

À partir L'homme intérieur à la lumière du Coran du Cheikh Bentounes.

La Crise de l'Islam : Un Appel au Retour à la Réflexion

Les Racines Historiques de la Fermeture Intellectuelle

Pour comprendre les défis contemporains de l'islam, il est utile de remonter à une période charnière de l'histoire musulmane. Entre 1212 et 1291, en près de soixante-dix ans, le monde musulman connaît des traumatismes majeurs qui le poussent à se fermer — comme les tortues qui se retirent dans leur carapace culturelle.

En 1212, les armées chrétiennes du Nord de l'Espagne infligent une grande défaite aux troupes almohades à la bataille de Las Navas de Tolosa. Pratiquement au même moment, les premières vagues mongoles atteignent l'Asie centrale et islamique. Ces deux chocs successifs plongent le monde musulman dans une profonde crise existentielle. Face à cette menace, une réaction s'impose : la rigidification.

C'est précisément à ce moment-là que la lecture traditionaliste, fondée sur l'imitation (taqlid) aveugle, s'impose comme réponse défensive. Cette approche, qui prétend protéger l'identité musulmane, donnera plus tard naissance au wahhabisme et à ce revivalisme extrémiste qui caractérise certaines formes contemporaines de l'islam.

Le Piège du Traditionalisme

Il est important de noter que la majorité des musulmans sunnites ne sont pas wahhabites aujourd'hui. Cependant, le discours salafiste s'est progressivement imposé dans l'interprétation théologique, même en milieu sunnite traditionnel. Cette domination du discours traditionnel a des conséquences profondes sur la manière dont les musulmans comprennent et vivent leur foi.

Dans le hanbalisme, l'une des quatre grandes écoles juridiques de l'islam sunnite, il n'y a pas de place pour la réflexion personnelle véritable. On considère que comprendre par soi-même, exercer son jugement critique (ijtihad), c'est ouvrir la porte à la passion et aux tentations de l'ego. Cette peur du raisonnement individuel s'est même propagée au sein du soufisme — ce courant mystique qui aurait dû représenter l'antidote au dogmatisme rigide.

Les confréries soufies ont pris la main sur le discours religieux entre les 13e et 14e siècles. Ce qui a permis de recouvrir la rigidité imitative par une nuance de mystique et de symbolisme. Et c'est sans doute ce qui a permis au discours religieux de rester vivace pendant les siècles suivants. Mais c'était un pansement sur une plaie ouverte.

L'Hégémonie de la Sunna et l'Éclipse du Coran

Un développement particulièrement significatif s'est opéré : les musulmans ont trouvé refuge dans la Sunna — les récits et l'exemple du Prophète — et ont même autorisé l'abrogation du Coran par la Sunna. C'est une inversion profonde du principe coranique selon lequel le Coran doit être la source première de guidance.

Le nombre de hadiths (traditions rapportées du Prophète) en circulation a augmenté de façon exponentielle au cours du 9e siècle. Or, on trouve de tout dans la Sunna : du beau, de l'agréable, de la sagesse authentique, mais aussi du méprisable, de la violence et des choses incompréhensibles. Certains hadiths contredisent les principes éthiques fondamentaux du Coran lui-même.

Or, plus les écoles ritualistes s'appuient sur la Sunna, moins le Coran est mobilisé pour comprendre le sens profond de la religion. Il ne reste que la psalmodie du texte coranique — les gens apprennent à le réciter mais ne le méditent plus. Ils le mémorisent sans le comprendre, le vénèrent sans l'interroger.

Le Fardeau de l'Imitation : La Mort de la Responsabilité

Avec la prépondérance de l'imitation, un phénomène insidieux s'installe : les gens se déchargent de toute responsabilité intellectuelle et spirituelle. Ils suivent une école juridique, un maître, une tradition héréditaire, sans se poser les questions essentielles. Cette abdication de la pensée critique crée une forme de servitude — non pas envers Dieu, mais envers les structures de pouvoir qui se sont approprié l'interprétation religieuse.

Le Cheikh Khaled Bentounes nous rappelle que la religion authentique est celle de la primordialité (fitra), non celle de la lettre figée. Lorsqu'on enferme la religion dans des formules rigides, on assassine, peut-être sans le vouloir, l'esprit même qui lui a donné naissance.

Les Écoles Rivales et leurs Limites

Dans ce contexte historique et intellectuel, diverses écoles théologiques ont émergé. L'acharisme, par exemple, est décrite comme une école « semi-rationaliste » selon le chercheur américain Christopher Melchert, professeur d'arabe et d'études islamiques à l'Université d'Oxford. Elle tentait de réconcilier la raison avec la révélation, mais resta marginalisée face à la vague de traditionalisme.

Le mutazilisme, quant à lui, fondé par Wasil ibn Ata et ses disciples, défendait l'usage de la raison pour comprendre la religion. Mais cette école fut également écrasée par le poids du traditionalisme.

Aujourd'hui, le discours ambiant des religieux reste lénifiant. Il présente un « islam fantasmé » présenté comme indivisible et monolithique — une version totalisante d'une religion complexe. Le mythe d'un islam qui serait un, alors qu'en réalité il y a plusieurs méthodologies pour aborder, comprendre et vivre l'islam.

L'Ignorance de la Diversité

L'écrasante majorité des musulmans français — et bien d'autres — sont ignorants de cette diversité méthodologique et interpellative des sources et des textes islamiques. Cette méconnaissance a des conséquences graves. Elle rend les musulmans vulnérables à la manipulation idéologique et les prive de la richesse intellectuelle que leur propre tradition offre.

À cette ignorance généralisée s'ajoutent deux mouvements contemporains particulièrement problématiques : d'un côté, l'islamisme inflexible des salafistes qui tentent d'imposer une compréhension « pure » et exclusive de l'islam ; de l'autre, l'islamisme souple et polymorphe des Frères musulmans qui adaptent le discours selon le contexte.

Dans les deux cas, il s'agit d'imposer une vérité à tout le monde, au mépris de la liberté et de la dignité humaine. Car ces deux mouvements islamistes voient dans les règles de la Charia une compréhension figée dans une perspective médiévale. Ils réduisent la Charia à un ensemble de lois pénales et sociales immuables, alors que la Charia est dynamique — elle doit s'adapter aux contextes, aux cultures et aux époques.

Un Appel à la Réflexion

Le véritable défi auquel fait face l'islam aujourd'hui n'est pas celui de la modernité ou de la sécularisation. C'est celui de retrouver son âme réflexive. Le Coran lui-même invite constamment à la réflexion, à la méditation, à la remise en question : « Allez-vous donc réfléchir ? », « Ceux qui réfléchissent... »

Si les musulmans veulent contribuer significativement à la civilisation contemporaine et vivre une spiritualité authentique, ils doivent :

  1. Recentrer leur lecture sur le Coran en tant que source primaire, plutôt que de le soumettre à la Sunna
  2. Restaurer la capacité à la réflexion critique — l'ijtihad — comme un droit et un devoir religieux
  3. Reconnaître la diversité légitime au sein de leur tradition et cesser de prétendre qu'il existe une seule manière correcte de vivre l'islam
  4. Éduquer les générations sur l'histoire intellectuelle riche de l'islam pour les libérer des mythes et des impostures
  5. Distinguer clairement entre la lettre des lois, qui peut s'adapter, et l'esprit des principes éthiques, qui reste éternel

Conclusion : Vers une Spiritualité Vivante

Le Cheikh Bentounes nous rappelle une vérité essentielle : abandonner nos prétentions de nous croire dans le vrai et l'autre dans le faux. Le message reste universel, mais l'homme, par son égocentrisme, le transforme, le rétrécit et l'assèche en se l'appropriant pour l'instrumentaliser à des fins personnelles.

La différence entre un être réalisé et un être non réalisé réside dans la paix qui imprègne et enveloppe le cœur du réalisé — paix qui rayonne de lui vers autrui par sa parole et son silence. En revanche, le cœur du non-réalisé est agité, perturbé, insatisfait. Il rejette sur autrui les causes de ses souffrances et des malheurs qu'il engendre.

Celui qui a découvert ce Trésor — avec un grand T — en lui vit dans la sérénité. Il s'est libéré du contingent pour entrer dans la plénitude de l'océan divin. C'est ce chemin-là que la crise de l'islam contemporain nous invite à redécouvrir : non pas un retour nostalgique au passé, mais un avancement courageux vers une spiritualité vivante, réfléchie et universelle.